De tout et de rien

Ce n'est pas simplement rendre hommage à mon collègue Graham Fraser, qui quitte la profession pour devenir commissaire aux langues officielles, que de constater que son départ va créer un grand trou dans la couverture politique canadienne.

Parmi mes collègues de langue anglaise, Fraser était un des derniers à continuer de s'intéresser au débat québécois dans son sens large et à trouver important d'en relater les péripéties à ses concitoyens sans faire passer sa couverture par le filtre de son attachement, indéniable, à l'unité du Canada.

Exception faite de Paul Wells, qui écrit pour la revue Macleans, bien peu de commentateurs actuels de la politique canadienne ont une connaissance suffisamment large du Québec pour en parler avec autorité. Ceci expliquant cela, la semaine dernière, Wells a été un des rares — sinon le seul chroniqueur anglophone — à dénoncer les conclusions loufoques de Jan Wong sur la tuerie au Collège Dawson et le traitement qu'a fait le Globe and Mail des réactions provoquées par sa couverture.

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De façon générale, la couverture politique est en régression au Canada, et celle du Québec avec elle. À cause de l'importance du débat national, la colline parlementaire fédérale a longtemps été la destination privilégiée de la crème du journalisme québécois et canadien. Mais, aujourd'hui, cette dernière gravite vers Washington et la scène internationale. C'est à ce genre de poste qu'aspirent les étoiles montantes qui, hier encore, auraient tout fait pour aboutir à Ottawa. Le résultat, c'est que, ces années-ci, on a autant de chances sinon plus de trouver des correspondants «seniors» parfaitement bilingues — dont certains formés à Québec — dans les bureaux des médias canadiens à l'étranger que dans la capitale fédérale.

L'absence de sensibilité québécoise d'une masse critique de commentateurs n'est évidemment pas sans conséquences sur la couverture de la politique canadienne. Si, dans le doute, certains s'abstiennent d'aborder le sujet, d'autres s'en tirent en faisant ponctuellement semblant d'y entendre quelque chose avec des résultats parfois confondants.

Comment savoir si un aspirant au leadership libéral fédéral est susceptible de se faire comprendre en français au Québec si on ne le parle pas soi-même? Avant de venir à Ottawa lancer sa campagne au leadership libéral, Gerard Kennedy passait — à Queen's Park où il était ministre — pour un politicien parfaitement bilingue, tout au moins aux oreilles des chroniqueurs anglophones en poste à la législature ontarienne. Joe Volpe qui, lui, maîtrisait bel et bien le français s'est retrouvé à plusieurs reprises sur des listes médiatiques des non-parlants français.

À l'époque de la succession de Jean Chrétien, des analystes anglophones considéraient Martin Cauchon comme le candidat présumé le plus susceptible de coiffer Paul Martin au fil d'arrivée d'une éventuelle course libérale alors qu'il n'avait même pas les appuis suffisants pour prendre le départ. Les ministres québécois promis aux plus grandes carrières fédérales dans l'esprit des commentateurs de l'extérieur du Québec le sont souvent en fonction de leur facilité à s'exprimer en anglais. À l'inverse, par contre, l'idée qu'un ministre anglophone unilingue ne puisse pas aspirer à un poste de leadership ne s'impose pas toujours avec la même évidence.

Quand Jean Charest s'était lancé en politique québécoise en 1998, les commentateurs francophones qui laissaient entendre que ce dernier pourrait bien ne pas battre Lucien Bouchard à plate couture passaient souvent pour des sympathisants souverainistes. Pourtant, aux élections fédérales de l'année précédente, les électeurs du reste du Canada avaient eux-mêmes joyeusement boudé le parti fédéral que dirigeait M. Charest. Et seulement quelques années auparavant, des analystes anglophones attribuaient au seul magnétisme du premier ministre québécois la montée du Oui au référendum. À défaut de comprendre un discours, une explication en vaut une autre. Dans un certain Canada, on attribue toujours au seul fédéralisme de M. Charest ses difficultés dans les sondages.

Parlant de discours, celui prononcé par Stephen Harper le 19 décembre à Québec a fait tourner le vent électoral en sa faveur au Québec. Mais il était passé à peu près inaperçu dans le reste du Canada. Après les élections, ce discours est devenu plus grand que nature. Le printemps dernier, on aurait pu croire, à lire une certaine presse, que le Québec carburait à un seul dossier, celui — si trépidant — du déséquilibre fiscal.

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Dans les faits, bon nombre de Canadiens de l'extérieur du Québec constatent avec soulagement ces jours-ci que, comme eux, les Québécois se préoccupent de la mission en Afghanistan, du registre des armes à feu ou de l'environnement. Le fait que le débat québécois s'alimente à ce type de sujets constitue une nouvelle pour plusieurs.

Pendant des années, les médias du reste du Canada ont largement couvert le Québec à l'intérieur d'un seul registre, celui du débat sur la souveraineté. Une fois convaincue que le Québec allait vraisemblablement rester au sein du Canada, l'élite médiatique canadienne est passée à autre chose. Les spécialistes de la question québécoise — comme Graham Fraser — ont commencé à être perçus comme des antiquités, au même titre que les anciens experts de la guerre froide.

Dans les circonstances, il n'est pas totalement étonnant de constater que le verdict proposé par Mme Wong pour expliquer les récents événements au collège Dawson n'ait pas fait sursauter ses collègues et ses patrons. Décidément, la gouverneure générale Michaëlle Jean choisit une bien mauvaise semaine pour reprocher aux Québécois de se désintéresser du reste du Canada. Rarement aura-t-on eu l'occasion de constater que ce désintérêt est souvent plus que réciproque.

chebert@thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

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