Tuerie à Dawson - Comment faire de la prévention, si l'on n'y comprend rien ?

La pauvre théorie de la journaliste Jan Wong sur la tragédie du Collège Dawson a suscité un tel tumulte dans les médias et les Parlements qu'on en aura presque oublié la question principale. Pourquoi donc, faut-il pourtant se demander, une explosion de violence comme celle du mercredi 13 septembre est-elle survenue à Montréal? À se méprendre, en effet, sur ce genre de meurtre collectif, on risque fort d'en subir d'autres, à supposer qu'en ce domaine la prévention soit possible.

Sous le choc de l'événement, les premières réactions auront été, comme c'est souvent le cas, des réactions d'incrédulité, de panique, de colère ou de tristesse. Puis, bien sûr, des sentiments de compassion se sont manifestés pour les victimes et les étudiants, comme dans un grand deuil collectif. Rares sont les personnes, il est vrai, qui auront expliqué l'agression comme le geste isolé d'un individu perturbé.

Surtout, on aura remarqué, de la part de milieux politiques notamment, une prompte ruée sur des solutions visant plus, semble-t-il, à rassurer le public qu'à répondre au risque de voir pareil événement survenir à nouveau. Faut-il vraiment contrôler davantage les armes à feu? Ériger des grilles de sécurité dans les institutions? Réprimer les milieux et les modes qui cultivent l'horreur?

Seule une enquête approfondie permettrait de mieux connaître les éléments de la récente tragédie. L'événement du 13 septembre ressemble à quelques autres, mais pas tout à fait. Pour l'heure, s'il faut déplorer l'explication socio-politique de la journaliste du Globe and Mail, on doit aussi signaler que ce quotidien a également publié, sur le même événement, d'excellents textes propres à y jeter un peu plus de lumière.

Ainsi, puisant aux analyses de l'anthropologue Elliott Leyton, la journaliste Christie Blatchford écrit que le phénomène peut s'expliquer par une «rébellion primitive» contre un ordre social où un individu ne trouve pas sa place. Dans une ère qui tient pour légitime une réponse violente aux frustrations, le recours aux armes ne serait pas alors surprenant — que l'auteur d'une telle tuerie ait d'abord été rejeté par son propre milieu ou, à l'inverse, qu'il n'ait pu réussir à faire partie du groupe auquel il rêvait d'appartenir.

Dans cette hypothèse, le jeune Kimveer Gill, n'ayant pas étudié à Dawson, n'y aurait pas été persécuté. Décrocheur après son secondaire, s'il a laissé éclater sa colère dans ce collège connu et reconnu, c'est qu'il n'aurait pu lui-même accéder à une formation supérieure. D'où sa rage aveugle. Paradoxalement, s'il avait été invité à s'intégrer pleinement dans son milieu de repli, la culture «gothique», peut-être en aurait-il emprunté l'existence marginale, sans plus d'éclats.

D'autres facteurs, pas forcément conscients, ont pu contribuer à l'alchimie destructrice qui bouillonnait dans l'esprit du jeune Gill. Ainsi, sa famille est de culture sikh, une religion historiquement combative, mais lui-même en avait, semble-t-il, contre toutes les religions — contrairement aux jeunes de sa génération, souvent ouverts aux valeurs religieuses. De tels ingrédients sont impondérables. Une chose toutefois laisse peu de doute: Kimveer, de son propre aveu, chérissait la mort, la sienne et celle d'autrui.

Dans le Globe également, une sociologue de l'université Princeton, Katherine Newman, auteur de Rampage: The Social Roots of School Shootings, a commenté le cas de Dawson à la lumière d'éruptions analogues survenues aux États-Unis. Dans ces tragédies, les futurs auteurs des tueries à l'école, des adolescents, avaient manifesté leur colère devant le refus des jeunes de leur milieu ou d'un groupe alternatif de les accepter. Ils n'étaient pas, pour autant, en rébellion contre l'école ou sa direction.

Certains avaient, certes, donné des signes de leur «projet», mais survenant souvent en milieu rural, ces rumeurs n'étaient pas toujours prises au sérieux ou, si elles l'étaient, on n'osait en parler aux familles ou aux autorités, par crainte de perdre des amis ou de causer des problèmes. La sociologue américaine note aussi que le Service secret (chargé de la sécurité à Washington) a étudié ces cas rares, pour en venir à la conclusion qu'il sera toujours impossible de prédire si tel ou tel étudiant passera à l'acte.

Ces recherches sont éclairantes, mais elles n'expliquent pas nécessairement les événements du genre survenant en milieu urbain. Dans les grandes villes, notamment, on ne peut écarter des facteurs sociaux, si discutables soient certaines théories évoquant, par exemple, la pauvreté économique ou la violence familiale. De même, d'autres «déclencheurs» de violence, tels que l'alcool ou les stupéfiants, produits bien connus pour leur capacité de désinhibition, ne doivent pas être minimisés.

Dans une société comme la nôtre, qui connaît autant de dépression — cette antichambre du suicide — il serait également prudent de s'arrêter aux pressions excessives des milieux de travail, aux abus d'un système de consommation souvent ruineux pour les ménages, et même aux affrontements d'ordre politique, plus perturbateurs qu'il n'y paraît auprès de gens moins matures ou plus sensibles.

Le chroniqueur médical du Globe, André Picard, a couvert l'événement de Dawson. Il note avec raison que ce problème ne devrait pas être simplement d'ordre policier ou judiciaire. Au Canada, on compte six suicides pour un homicide. Chaque année, si quelque 650 personnes en tuent d'autres, 3700 se suicident. Pour lui, plus de policiers ou un meilleur enseignement à l'école ne saurait guère endiguer un tel phénomène.

La violence contre autrui prolifère, à son avis, quand une société n'est pas démocratique, ne respecte pas assez les droits de la personne et manque de bonne gouvernance. D'autres facteurs entrent sans doute en ligne de compte, notamment dans les homicides de nature conjugale ou familiale, des cas d'ailleurs qui s'accompagnent souvent de suicides. La violence contre soi, écrit Picard, se répand en l'absence d'estime de soi, de sentiment d'appartenance et d'espoir.

Des pistes de solution

À son avis, au lieu d'investir dans la détection d'armes ou la présence de gardiens dans les institutions, il faudrait y assurer des services d'infirmières, de psychologues et de conseillers pour y faire de la prévention. Picard déplore aussi que les médias mettent l'accent sur les homicides et passent le plus souvent sous silence les suicides. Il suffit, en effet, d'un meurtre le moindrement médiatisé pour que les Parlements s'agitent, alors que le suicide, ce tueur silencieux, fait plus de victimes et de ravages sans susciter le même intérêt.

Anastasia De Sousa et ses proches auront obtenu du public une sympathie bien méritée. Mais, en regard de la santé publique, conclut Picard, le sort de Kimveer Gill aurait dû faire l'objet d'une attention au moins aussi grande.

Comme maints suicides, certains homicides résultent d'un effondrement, non d'abord du jugement moral, mais de l'assise psychologique ou émotive d'une personne. Malheureusement, la folie fait encore si peur qu'on préfère la voiler sous la criminalité et la cacher en prison. La culture populaire et politique, comme la formation policière et judiciaire, retarde encore à cet égard, bien que les connaissances scientifiques, si imparfaites soient-elles, restent largement accessibles.

Bref, comment fera-t-on de la prévention, si l'on ne comprend rien à un phénomène comme celui qui a frappé Dawson?

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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