Santé: Alice...

Une amie qui m'est chère a adopté une petite fille il y a quelques années. Nous nous connaissons depuis plus de dix ans, certainement. On croit se connaître !

Qu'elle ne fut pas mon étonnement lorsqu'elle m'a lancé, comme ça, au dessert, qu'elle ne veut pas raconter d'histoires — en tout cas pas de contes de fées — à sa petite chérie, le soir. Ah ! Pourquoi donc ? Ce sont des horreurs, c'est plein d'événements terribles, déjà que Poussinette fait des cauchemars la nuit, on ne va pas en remettre !

Ma fille a été nourrie de contes toute son enfance et elle en redemandait quand elle était malade. Il fallait même en inventer. Je me voyais donc confrontée à l'exact contraire pour, ma foi, d'excellentes raisons. Qui veut nourrir les cauchemars de son enfant, après tout ? Il est vrai que les contes véhiculent des images sexistes, une vision négative de la famille et un monde anachronique. Perreault, Grimm, AndersenÉ Ringards au possible.

Mais alors, pourquoi ça marche ? Pourquoi Disney, qui s'approprie les auteurs des siècles précédents, a-t-il encore ce pouvoir d'attraction, ces grands succès commerciaux auprès des enfants de 2002 ?

Les enfants écoutent et réécoutent les contes pour apprivoiser leur peur. Pour avoir peur, d'abord, puis pour déjouer la peur, sur le plan symbolique, avec une distance que le conte procure. Il n'y a pas qu'eux : nous faisons exactement la même chose. Et il n'y a pas que la peur que l'on veuille amadouer.

Il faut se tourner vers la psychanalyse pour trouver des explications à notre fascination intemporelle pour les contes. C'est là qu'on y a réfléchi « en profondeur » pour arriver à une conclusion, ma foi, bien simple : le conte est un élément de la santé mentale, du développement psychologique de l'enfant et de l'équilibre psychologique, par la ventilation de nos ombres. Aussi fort que ça.

Bruno Bettelheim et Marie Louise Von Franz font autorité en la matière. Tous deux étaient autrichiens de naissance, le premier naturalisé américain, Mme Von Franz ayant vécu en Suisse. Elle fut de son vivant une disciple de Jung et a publié une douzaine de livres consacrés à l'étude psychologique des contes de fées et des mythes — dont La Princesse chatte, un ouvrage qui réhabilite le féminin, aussi bien chez la femme que chez l'homme.

Bettelheim aussi bien que Von Franz (mais c'est elle qui le dit) croient que les contes de fées sont les représentations archétypiques les plus porteuses et les plus variées de l'inconscient collectif, ils parlent fondamentalement de tous les mythes.

Si l'étude des mythes n'est plus de mise, dès qu'on en parle, cependant, les yeux s'allument.

Les bouquins sur l'Atlantide et le royaume de Merlin sont à la mode, la chanson pop s'y est toujours intéressée, et les images des grands mythes de l'Antiquité hantent encore notre culture, même si on ne sait pas les décoder. Voilà une autre raison, peut-être, de donner des contes à nos enfants : l'accès à la culture de notre planète. Quant à la notion d'inconscient collectif, elle peut sembler tirée par les cheveux à qui ne fréquente pas l'univers de la psychologie. C'est un concept de Carl Jung, l'un des fondateurs de la psychanalyse, qui évoque ainsi ce que nous partageons tous d'instinctif — l'essence de notre nature humaine.

Tous ces sages disent qu'il faut raconter les contes, pas les lire. C'est l'émotion qui doit passer, il s'agit donc de broder davantage que de s'en tenir à la lettre de ce qui est écrit. Il arrive que le parent, en racontant, projette ses propres conflits personnels : c'est le piège à éviter. Mais bon, la vie, n'est-ce pasÉ On ne s'en fait pas, on aura fait de son mieux, de toute façon les enfants comprennent les messages, non-dits compris.

Mais inventer en racontant, c'est comme ça que les contes ont toujours été transmis, c'est dans la nature même du conte, et c'est ce qui fait sa valeur. La fée clochette que les frères Grimm nous ont donnée existait avant eux : Jacob et Wilhem étaient des érudits qui ont cherché ces histoires dans la tradition populaire allemande.

Et puis tout le monde a puisé dans les contes, de la porno jusqu'au new age, dans les drames aussi bien que dans les comédies — jusqu'à cet été avec L'Odyssée d'Alice Tremblay. Cette Alice qui lisait un conte à sa fille avant d'entrer dans son propre conteÉ

Le conte permet donc d'évacuer les frustrations, les envies de meurtre, un amour impossibleÉ toutes ces émotions interdites, sans que cela nous fasse ressentir la culpabilité, la chère culpabilité que l'on se cuisine tout au long de la vie. Le conte est un atout formidable, il n'est pas obligé de vouloir le comprendre en détail pour savoir qu'il est efficace, utile.

Tolkien, dont Le Seigneur des anneaux enthousiasme encore, disait que le conte se devait de finir bien, le dénouement heureux apporte du réconfort, et qu'avec leur imagination les contes de fées apportent la guérison et la délivrance. Gageons qu'on verra quelques hobbits dans les rues, qui s'ajouteront aux enfants incarnant des personnages de contes pour la fête d'Halloween. Exorcisons, exorcisons, du moment que c'est en soi que ça se passe !

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