Quelle époque!

Mais dans quel monde vivons-nous? Quelle est donc cette société où tant de gens ne font plus la différence entre ce qui se dit entre amis et ce qui se dit en public? Une société qui a repoussé, au nom d'une interprétation tordue de la liberté d'expression, les frontières à l'intérieur desquelles l'intimité se vit? Est-on vraiment convaincu que le progrès social passe par le partage des fantasmes? Croit-on de façon sérieuse que pour exorciser ses peurs et ses angoisses, on doive nécessairement répandre ses émotions sur la place publique à travers les médias, ces amplificateurs redoutables de la comédie humaine?

Guy Fournier a payé cher ce besoin, de toute évidence irrépressible, de partager ses fantasmes avec nous. La Société Radio-Canada y perd un président du conseil exceptionnel et probablement irremplaçable. Non seulement il est sa propre victime mais il demeure représentatif de la société qui le contient. Une société qui joue le jeu de la tolérance absolue et où, dans les médias, de grandes gueules traitent les gens d'ordure et autres gentillesses, où, depuis des décennies, les stars d'un soir nous racontent leurs obsessions ou dysfonctions sexuelles, où les gourous médiatiques envoient paître (doux euphémisme) ceux qui leur déplaisent, où des chroniqueurs signent des textes dont le contenu ne s'appuie pas sur une opinion mais sur des préjugés grossiers, qui relèvent davantage de la psychanalyse que de l'analyse journalistique.

Ceux qui recherchent les tribunes publiques pour passer aux aveux devraient comprendre qu'ils se soumettent ainsi à une dépossession d'eux-mêmes. L'intimité est un bien précieux qu'on ne dévoile pas sans conséquence à des inconnus. Les écrivains le font à leurs risques et périls, mais dans un contexte de création et de recherche esthétique. Des aveux brutaux, exprimés dans une langue crue et souvent sulfureuse, peuvent provoquer des ravages irréparables chez celui qui se livre. Contrairement au nouveau catéchisme des affranchis moraux et sociaux, tout ne se dit pas, du moins sans «dommages collatéraux», pour user du vocabulaire militaire.

La réserve, la discrétion et la retenue ne sont pas qu'affaire de gens «pognés», comme on le dit avec raffinement dans la société faussement transparente qui est la nôtre. Tout ce qui nous passe par la tête n'est pas bon à dire. Comme toute vérité, d'ailleurs. Chacun d'entre nous est habité par des pensées sombres ou peu glorieuses, chacun a ses préjugés, ses intolérances cachées, ses secrets inavouables, bref, ses démons contre lesquels il faut se battre et dont on se libère, non pas en avouant mais en trouvant la force intérieure de les dompter.

Et si ce recul des frontières de l'intimité était lié à la disparition progressive des niveaux de langage, accentuée là aussi par les médias? Quand on tutoie tout le monde, lorsqu'on s'adresse à un étranger comme à un proche, lorsqu'on utilise un ton et un vocabulaire identiques pour parler à une personne plus âgée que soi ou une personne en situation d'autorité ou à un enfant, lorsqu'on nivelle en d'autres termes nos relations aux autres, ne perd-on pas des nuances émotionnelles qui font la richesse d'un être humain? Cela pourrait se résumer par cette formule lapidaire: «J'dis toute à tout le monde pis j'parle à tout le monde pareil.» Cette infantilisation du comportement adulte est en train de devenir une plaie sociale.

Par ailleurs, quel paradoxe que cette société qui oscille entre la langue de bois imposée par la rectitude politique et le défoulement verbal confondu avec l'émancipation langagière! D'où l'obligation d'exiger ensuite des excuses afin éventuellement de pardonner. Décidément, ceux qui croient que la société du passé était une société coincée, conformiste et convenue feraient bien de s'interroger sur cette manière nouvelle d'entrer en relation les uns avec les autres.

À force de communiquer ce qu'ils appellent leur vécu, nombreux sont ceux qui franchissent sans vergogne les limites de la décence, de la pudeur, du bon goût et du sens des responsabilités. Le déversement émotionnel n'a rien à voir avec le désir de partager des sentiments. L'injonction quotidienne de la nécessité d'exprimer les émotions est en train de dénaturer nos rapports, voire de nous déshumaniser. L'homme n'est pas que la somme de ses émotions avouées. Il demeure un être de raison, et c'est précisément celle-ci qui lui permet de dépasser ses propres limites et de s'affranchir de ses contraintes intérieures. Contrairement aux apparences, ce n'est pas la raison qui a inspiré la chroniqueuse de Toronto quand elle a écrit son texte surréaliste, ni Guy Fournier lorsqu'il a décidé d'aller se livrer à ses interlocuteurs médiatiques. La recherche obsessionnelle de plusieurs à se révéler et la guimauve émotionnelle de l'approche par le vécu sont des réducteurs impitoyables de la nature humaine. «T'es contente des émotions que t'as eu à livrer aujourd'hui?», demandait cet été une animatrice de télé à son invitée-vedette. Qu'ajouter de plus?

denbombardier@vidéotron.ca

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