Essais québécois - Qui sauvera l'Afrique?

«Avec seulement 10 pour cent de la population mondiale, un pour cent du commerce international, une influence diplomatique négligeable, des forces armées modestes qui ne se battent qu'entre elles», l'Afrique — c'est le constat que formule le haut fonctionnaire international Robert Calderisi — ne va pas bien. Peut-elle s'en sortir, comme le demande le titre de cet essai, et, si oui, comment?

Ancien employé de l'Agence canadienne de développement international et de l'Organisation de coopération et de développement économiques, Calderisi, qui a étudié à Montréal et qui y vit maintenant, a travaillé pour la Banque mondiale de 1979 à 2002, surtout en Afrique. Ce c.v., évidemment, suscitera bien des soupçons. Souvent considérée comme l'avant-garde du néolibéralisme international, la Banque mondiale n'a pas vraiment la réputation d'être l'amie des pauvres. Calderisi, à ce sujet, tient à mettre les choses au clair: «[...] comme la plupart des gens de cette institution, je ne crois pas au laisser-faire. Des marchés libres aideront l'Afrique à grandir et une presse libre aidera les entreprises et les gouvernements à rester honnêtes, mais cette dynamique n'assurera pas l'éducation des filles, ne donnera pas accès à l'eau potable et ne mènera pas une lutte énergique contre le sida. Pour cela, il faut de bonnes politiques sociales.» Partisan du libéralisme, donc, plutôt que capitaliste à tout crin, ainsi se présente Calderisi, qui a l'immense avantage, dans le dossier qui nous occupe, de connaître à fond la réalité du terrain africain.

Sa thèse, sans complaisance, choquera peut-être, mais elle a le mérite d'être bien étayée. «L'Afrique, écrit-il, est aujourd'hui responsable de la plupart de ses problèmes», et ce n'est pas en lui octroyant encore plus d'aide publique qu'elle s'en sortira. Depuis environ 40 ans, c'est-à-dire depuis l'indépendance, elle «crée sa propre histoire [...] et est pratiquement libre de toute domination étrangère depuis la fin de la guerre froide». Aussi, l'idée selon laquelle ses malheurs seraient «la faute aux autres» est intenable. Même le bilan général du colonialisme, ajoute l'essayiste dans un jugement qui ne fera pas l'unanimité, est «meilleur que certains ne voudraient l'admettre», en ce qu'il a permis un relatif développement technologique et éducatif et qu'il est à la source de l'intérêt des anciennes puissances coloniales pour l'Afrique.

Quel est, alors, le problème, quand on considère que 30 ans d'aide publique internationale massive n'ont permis à l'Afrique que de régresser après les promesses de l'Indépendance? Calderisi, sans détour, identifie des problèmes liés à la culture politique, économique et sociale du continent. L'Afrique, écrit-il, «n'a jamais connu de bons gouvernements», à l'exception de quelques grands leaders comme Mandela, Senghor et Nyerere, n'a jamais réussi à instaurer un climat de sécurité et continue de considérer comme tabou le mot «efficacité».

Malgré cela, Calderisi aime l'Afrique et les Africains et reconnaît la grandeur de certaines de leurs valeurs. Il parle avec émotion de leur sens de l'hospitalité, du partage, de la famille, de leur joie de vivre, mais il constate aussi, à regret, que quelques-unes de ces valeurs, pratiquées sans esprit critique, se retournent contre ceux qui y adhèrent. Le respect des aînés, par exemple, «a contribué à la chute du continent» en s'incarnant dans une soumission aux tyrans. La pruderie, qui interdit de parler de sexualité en public, explique en partie la propagation du sida. Les convictions religieuses, souvent nobles, engendrent le fatalisme, au point où «la plupart des gouvernements africains considèrent la pauvreté comme étant aussi naturelle que le vent et la pluie plutôt que quelque chose sur lequel on peut avoir prise». Le stoïcisme, de même, peut être une vertu, «mais cela tue littéralement les fils et les filles de l'Afrique».

Les problèmes principaux de l'Afrique, cela étant, demeurent, concrètement, la corruption généralisée qui règne en son sein, «la compétition mesquine entre des leaders imbus d'eux-mêmes», l'indifférence à l'égard de la gestion économique, qui a fait en sorte que le continent s'est exclu du reste du monde davantage qu'il n'a été victime de la mondialisation, et l'ignorance dans laquelle on entretient les citoyens. Ce sont ces raisons qui font qu'«une des rares options restantes est d'être encore plus ferme envers les gouvernements et d'imposer plus de conditions pour contrôler l'utilisation des fonds». Calderisi va même plus loin en affirmant que la réduction de l'aide aux délinquants sera bénéfique pour l'Afrique, car elle fera tomber les gouvernements irrécupérables et imposera aux autres une reprise en main nationale.

Dix façons de changer un continent ?

Calderisi suggère dix façons de changer l'Afrique: traquer les politiciens et fonctionnaires fraudeurs, imposer aux leaders l'examen public de leurs comptes bancaires, réduire l'aide octroyée à certains pays, concentrer l'aide sur les quatre ou cinq pays qui luttent vraiment contre la pauvreté, exiger des élections supervisées par des observateurs internationaux, promouvoir une presse libre et un système judiciaire indépendant, superviser l'administration des écoles et des programmes de lutte contre le sida, former des groupes de citoyens indépendants pour surveiller les politiques gouvernementales, renforcer les infrastructures et, pour éviter la confusion, fusionner la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et le Programme des Nations unies pour le développement.

Certains verront, dans quelques-unes de ces suggestions, une attitude colonialiste. Calderisi n'en a cure, lui qui a consacré sa vie professionnelle au développement de l'Afrique et qui se désole que les Africains subissent les conséquences de la politesse occidentale à l'égard des décideurs corrompus et désinvoltes du continent noir.

Cet essai, dont la perspective libérale est franchement affichée, irritera les militants de gauche, qui supporteront mal sa tonalité parfois brusque et ses solutions à l'occidentale. On ne pourra toutefois dénier à son auteur sa profonde connaissance de l'Afrique et son désir honnête de contribuer à son développement. Calderisi en a assez de l'aide qui ne sert qu'à entretenir la bonne conscience occidentale. Son livre, farci d'anecdotes de sa vie africaine, nous oblige à une salutaire remise en question.

louiscornellier@parroinfo.net

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L'Afrique peut-elle s'en sortir? Pourquoi l'aide publique ne marche pas

Robert Calderisi

Traduit de l'anglais

par Jean Daniel Rossi

Fides

Montréal, 2006, 376 pages

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