De Shakespeare à Carver

«Jeunes voyous - voleurs à l'étalage, voleurs d'enjoliveurs. / Bozos. Dick Miller, mort maintenant. / Lyle Rousseau, fils du concessionnaire Ford. / Et moi, qui venais juste d'engrosser une fille. / On chassait la grouse dans la lumière dorée / de cette fin d'après-midi.» Ça s'entend, on est dans du Raymond Carver. Passons vite sur le fait qu'on ne rencontre pas de coq de bruyère d'Écosse (Petit Robert) dans l'État de Washington. Ce n'est pas la première fois qu'un traducteur arrêté par un nom d'oiseau va au plus pressé. Mais je m'étonne que, avec tous ces Français qui débarquent chaque automne pour admirer nos couleurs et tirer nos bécasses, notre petite vedette locale, la gélinotte huppée, ne soit pas mieux connue à Paris. Aussi américaine que la tarte aux pommes, elle fait bouffer ses plumes jusqu'aux rivages de l'océan Pacifique et c'est probablement elle que le jeune Carver et ses peu recommandables compagnons tiennent au bout de leur fusil. À moins que ce ne soit le tétras sombre, dont les couvées faisaient exploser le fossé quand je pédalais les îles du golfe de Georgia? Cher monsieur Lasaygues, pour un travail bien fait, je vous suggère le guide Peterson des oiseaux de l'ouest de l'Amérique du Nord.

Et pourquoi revenir sur le cas Carver? C'est que je ne suis pas tout à fait responsable des constellations intellectuelles parfois inattendues formées par mes lectures. Ou relectures. Comme celles, entreprises pour des raisons totalement indépendantes l'une de l'autre, de Hamlet et de La Mouette. Mise en scène par Antoine Vitez au Théâtre de Chaillot il y a une vingtaine d'années, la pièce de Tchékhov, affirme Vitez, découle directement du chef-d'oeuvre de Shakespeare: Arkadina est la mère-catin et Trigorine le beau-père à abattre, le lac de Nina pour le ruisseau d'Ophélie, et puis, le théâtre dans le théâtre, bien sûr. Au même moment, un superbe ouvrage intitulé Le Monde de Raymond Carver a atterri entre mes mains. Or l'art de la nouvelle selon Carver vient de Tchékhov comme le théâtre de ce dernier vient de Shakespeare. «Du sang paysan coule dans mes veines et vous ne parviendrez pas à m'éblouir avec les vertus campagnardes» est une phrase de Tchékhov que Carver aimait citer. Et tout comme Tchékhov attestant sa dette envers le grand Will, Raymond Carver eut le temps, avant de mourir, de rendre hommage à son maître. La dernière nouvelle qu'il fit paraître de son vivant nous montre Tchékhov sur son lit de mort, foudroyé par la tuberculose à 44 ans. Ses dernières paroles: «Je meurs». Son dernier geste: commander une bouteille de champagne. Au moment de décrire cette scène dans Les Trois Roses jaunes, Carver, de manière caractéristique, adopta le point de vue du domestique qui apporte le champagne... Et lui-même, qui se décrivit un jour comme «une cigarette avec un corps humain attaché au bout», serait emporté à l'âge de cinquante ans par la maladie emblématique de son époque: un cancer du poumon et des métastases au cerveau.

Le Trigorine de Tchékhov sort son calepin de notes à tout propos. Le Monde de Raymond Carver, qui mélange photos et textes et doit être rangé dans la catégorie des beaux livres, nous donne accès à certaines pages de celui de Carver. «Write stories», intime l'une d'elles. Hormis une étrange arabesque, la page de format 7,6 cm x 12,7 cm ne contient rien d'autre. Ailleurs, on imagine très bien le poète prolétaire au coude à coude avec les clients alignés le long du comptoir d'une de ces gargotes retracées par le photographe Bob Adelman pour les besoins du livre (disons le Humboldt Diner, à Arcata, Californie, ou le Ye Olde Donut Shop à Yakima). Il sort discrètement son calepin et écrit: «I can't. I'm too nervous to eat pie.» Rien qu'un fragment de dialogue attrapé au vol, peut-être. Mais on relit ces quelques mots, et impossible de les imaginer ailleurs que dans la bouche d'un personnage de Carver.

Donc, voici une porte, voici des clefs pour pénétrer dans le domaine privé de l'écrivain. Parfois, c'est un peu gênant. Comme ce poème, Colibri, dédié à Tess Gallagher, la compagne fidèle épousée à Reno alors que l'homme se sait déjà condamné: «Supposons [...] que j'écrive le mot "colibri", / le glisse dans une enveloppe, / [...] Quand tu ouvriras / ma lettre tu te rappelleras / ces jours-là et combien, / oui combien je t'aime». La qualité du poème n'est pas en cause (j'ai déjà exprimé ici même ce que je pense de la poésie de Carver, assez souvent futile). Mais si on est un exégète, ou bien un amateur un peu plus attentif que la moyenne, on songera aussitôt au colibri de la nouvelle «Appelle si tu as besoin de moi», dans le recueil posthume intitulé Qu'est-ce que vous voulez voir? Lequel colibri, ultime fragment de beauté apparu à la fenêtre d'un restaurant, préside à la phase terminale de la désagrégation d'un couple. La nouvelle est excellente. Le lien entre les deux colibris, lui, relève de l'autobiographie et peut-être de l'université. Quant à l'inclusion (l'exhibition) du poème dans ce très beau livre, il relève de toute évidence de la seule Tess Gallagher, qui a fait de ce Monde de Raymond Carver, tout autant qu'une célébration de l'oeuvre du maître, un mausolée élevé à leur amour. L'intention est bonne, mais disons que, dans la peau de la vestale, elle en fait parfois juste un peu trop. «[...] Il était si merveilleux.» Oui, ce genre-là.

Les textes de Carver se défendent très bien tout seuls, mais le parcours iconographique qui constitue la raison d'être même de ce livre vaut aussi le détour. J'ai résisté longtemps à l'art de Carver, je ne suis pas encore certain, aujourd'hui, d'être capable de l'admirer sans réserve. Mais des moments de ses nouvelles continuent de me poursuivre avec une intensité dont je ne retrouve l'équivalent que chez Hemingway. Comme la Duras, Carver a connu le coma éthylique, sauf que lui a eu besoin de dix ans pour passer au travers. Dix ans de sécheresse littéraire bien arrosée. Après, ses personnages boiront du Coke et auront toujours l'air de se tenir au bord du gouffre. Carver, c'est l'Amérique des petits, des représentants de vente, des employés de la scierie locale, des ramoneurs et des chiottes à l'extérieur, des maisons mobiles et des motels minables et des serveuses élues employées du mois au Red Lion Inn et des Lucky Strike et des dettes. Toutes choses merveilleusement saisies par le photographe, qui a réussi, dirait-on, à capturer l'esprit même de l'oeuvre: aucune couleur, que l'essence de ce que nous voyons. Du pur Carver, qui nous promène entre une galerie de personnages paumés ou gigantesques (ou les deux), le pays de l'enfance et des chasses et des pêches éternelles d'antan et l'écrivain qui pose devant une montagne à Olympic Mountains ou derrière sa machine à écrire — qui était sûrement une Olympia, puisque j'en ai moi-même loué une à Vancouver en 1984 et qu'il n'y a pas de hasard dans nos vies, que des coïncidences. L'écrivain qui médite sur le caractère périssable de toute vie et de l'amour voué à se gâter comme de la viande dans Qu'est-ce que vous voulez voir?, et Hamlet tenant son crâne, c'est tout un. Quant à Tchékhov, il proposa, un siècle avant Raymond Carver, «une vision du monde et de la vie dépourvue de tout manichéisme et de toute visée salvatrice» (Anton Tchékhov, une vie illustrée, Roch Côté). C'est devenu plutôt rare.

Les textes de Carver se défendent très bien tout seuls, mais le parcours iconographique qui constitue la raison d'être même de ce livre vaut aussi le détour. J'ai résisté longtemps à l'art de Carver, je ne suis pas encore certain, aujourd'hui, d'être capable de l'admirer sans réserve. Mais des moments de ses nouvelles continuent de me poursuivre avec une intensité dont je ne retrouve l'équivalent que chez Hemingway. Comme la Duras, Carver a connu le coma éthylique, sauf que lui a eu besoin de dix ans pour passer au travers. Dix ans de sécheresse littéraire bien arrosée. Après, ses personnages boiront du Coke et auront toujours l'air de se tenir au bord du gouffre. Carver, c'est l'Amérique des petits, des représentants de vente, des employés de la scierie locale, des ramoneurs et des chiottes à l'extérieur, des maisons mobiles et des motels minables et des serveuses élues employées du mois au Red Lion Inn et des Lucky Strike et des dettes. Toutes choses merveilleusement saisies par le photographe, qui a réussi, dirait-on, à capturer l'esprit même de l'oeuvre: aucune couleur, que l'essence de ce que nous voyons. Du pur Carver, qui nous promène entre une galerie de personnages paumés ou gigantesques (ou les deux), le pays de l'enfance et des chasses et des pêches éternelles d'antan et l'écrivain qui pose devant une montagne à Olympic Mountains ou derrière sa machine à écrire — qui était sûrement une Olympia, puisque j'en ai moi-même loué une à Vancouver en 1984 et qu'il n'y a pas de hasard dans nos vies, que des coïncidences. L'écrivain qui médite sur le caractère périssable de toute vie et de l'amour voué à se gâter comme de la viande dans Qu'est-ce que vous voulez voir?, et Hamlet tenant son crâne, c'est tout un. Quant à Tchékhov, il proposa, un siècle avant Raymond Carver, «une vision du monde et de la vie dépourvue de tout manichéisme et de toute visée salvatrice» (Anton Tchékhov, une vie illustrée, Roch Côté). C'est devenu plutôt rare.

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Le Monde de Raymond Carver

Textes de Raymond Carver, photographies de Bob Adelman

Traduction de l'anglais par Simone Hilling, Gabrielle Rolin, François Lasquin, Frédéric

Lasaygues, Emmanuel Moses, Françoise du Sorbier et Madeleine Nasalik.

Éditions de la Martinière / Éditions de l'Olivier

Paris, 2006, 198 pages

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Qu'est-ce que vous voulez voir

Raymond Carver

Traduction de l'anglais

par François Lasquin

Éditions de l'Olivier

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