Écrire, pour ne pas disparaître

Admettons que le Québec français disparaisse d'ici 2076. Que notre langue, notre culture soient avalées. Que seuls quelques égarés tenaces prennent encore plaisir à écrire des livres en français en terre d'Amérique. À moins que la littérature elle-même, toutes langues confondues, ait aussi disparu d'ici là?

Je m'adresse à vous, Jacques Godbout. Je viens de lire La Concierge du Panthéon. Votre dixième roman, le vingt-cinquième livre que vous publiez depuis 1956, à bientôt 73 ans. Je l'ai ouvert avec en tête une résolution: la littérature avant tout. J'allais séparer le polémiste du romancier, l'auteur de son livre, ses idées de son imagination. J'allais oublier l'homme qui aime provoquer des débats et que certains prennent plaisir à détester.

Dans un sens, j'y suis parvenue: votre histoire coule, les chapitres sont courts, bien ficelés, c'est rythmé. Vous passez du «je» au «il» avec grâce, nous faites voir tour à tour le monde du dedans et du dehors, on s'identifie à votre héros naïf et démuni, puis on prend ses distances avec lui quand la narration change de point de vue. Bref, ça marche, on s'amuse, on tourne les pages à toute allure.

Pour tout dire, il y a un tel souffle de jeunesse dans votre écriture que j'en suis restée bouche bée. Seul un vieux pro peut parvenir à une telle maîtrise, me suis-je dit. Ne me dites pas que, pour atteindre cette (apparente) simplicité, vous n'avez pas beaucoup peaufiné, si?

J'ai pensé à Anne Hébert, aux derniers livres qu'elle a publiés, si épurés, si frais, si jeunes. Si beaux. Mais j'arrête ici la comparaison. Bien sûr, chez vous, malgré l'aspect dramatique de l'histoire racontée, l'ironie et la drôlerie prennent le pas sur l'émotion et l'intensité. Pas de sédiments profonds qui restent en nous: on ne ressort pas radicalement transformé de sa lecture. Mais avec un sens critique plus aiguisé, ça oui. La satire sociale, vous ne pouvez pas l'éviter. C'est votre griffe, après tout, non?

N'empêche que votre histoire d'écrivain raté, j'y ai cru. Il faut dire que vous ne manquez pas de talent pour mettre en scène quelqu'un qui rêve d'écrire et se confronte à l'échec. Déjà, dans Salut Galarneau!, Prix du gouverneur général 1967, dès la première phrase du roman, en fait: «Ce n'est vraiment pas l'après-midi pour essayer d'écrire un livre, je vous le jure, je veux dire: ce n'est pas facile de se concentrer avec la trâlée de clients qui, les uns derrière les autres, se pointent le nez au guichet.»

D'accord, l'apprenti écrivain de La Concierge du Panthéon est différent de François Galarneau. Il n'est pas de la même époque. Il est plus... moderne, disons. Et plus aventureux. D'abord, il n'est pas vendeur de hot-dogs, mais météorologue. Ex-météorologue, en réalité, puisqu'il a perdu son emploi. Ce qui l'amène, à 48 ans, à vouloir recommencer sa vie à Paris. Comme écrivain.

La belle affaire. Le cliché suprême, quoi. Comme s'il suffisait de le vouloir pour devenir écrivain, comme s'il suffisait de mettre les pieds dans la Ville lumière pour trouver l'inspiration. Oh, votre Julien Mackay a bien une petite idée de sujet. Il a même trouvé le titre de son roman. Et son héros: un Canuck, ex-combattant de la guerre du Vietnam recyclé dans la vente de monuments funéraires, qui renie ses origines francophones. Joli casse-tête pour celui qui tente de lui donner vie. «Je ne comprends pas mon personnage, quelle honte peut-il y avoir à posséder des racines françaises?», s'interroge l'écrivain en herbe. Là, permettez-moi de vous dire que j'ai tiqué un peu, Monsieur Godbout. J'ai eu peine à ne pas reconnaître l'une de vos principales préoccupations.

Mais passons. Comment diable un Québécois qui veut écrire sur quelqu'un qui vit en Amérique se retrouve-t-il à Paris? Vous avez vraiment l'art de ridiculiser vos propres héros, Monsieur Godbout. Il en mettra du temps, votre Julien Mackay, avant de se rendre à l'évidence, de constater que «son sujet américain respirait mal dans cette ville».

Il lui faudra d'abord se rendre compte de ce qui suit: aucun comité d'accueil n'attend les écrivains étrangers à Paris, pas plus les Québécois que les autres; écrire dans un carnet claire-fontaine de chez Gilbert Jeune ne fait pas de soi un écrivain; fréquenter la faune de Saint-Germain non plus, grands auteurs alcoolos inclus; il faut avoir fréquenté le jardin du Luxembourg enfant pour s'approprier le droit d'écrire en France; il faut d'abord pouvoir finir son manuscrit avec de songer à le faire publier. Je continue?

Allez, encore une: rien de plus absurde pour un écrivain québécois de faire le lancement de son livre à la Librairie du Québec à Paris. Du moins si l'on en croit la scène à laquelle assiste, éberlué, votre ex-météorologiste, tandis qu'un habitué lui glisse: «Voyez, les cartons d'invitation sont payés et postés par la Délégation du Québec qui offre aussi le vin, la librairie en tire publicité, les éditeurs livrent cinquante bouquins qu'ils laisseront dormir quelques mois en dépôt et les auteurs sont flattés d'avoir été lancés à Paris, France. Ainsi tout le monde est heureux, à l'occasion cela produit un articulet dans Le Devoir à Montréal, aucun écho ici.»

Quel humour, Monsieur Godbout, quelle dérision! On s'en tape les cuisses! Et je ne vous parle pas de ces scènes de la vie quotidienne à Paris dans les bistrots, les lavoirs, les taxis, etc. Car vous n'êtes pas tendres pour les Parisiens non plus. Simples diversions?

Notre éternel désir de reconnaissance par la mère patrie, comme vous vous en moquez, Monsieur Godbout. Notre petit complexe du colonisé, comme vous aimez nous le remettre sous le nez. Reconnaissez quand même que les choses ont changé depuis le temps que les Anne Hébert et compagnie ont débarqué là-bas pour écrire et se faire publier, non?

Bon, vous me direz que votre Julien Mackay n'est pas un véritable écrivain, de toute façon. Que c'est bien là le sujet premier de votre roman: on ne n'improvise pas romancier, Paris ou Tombouctou n'y sauraient rien changer. On vous a compris, oui.

Je m'en voudrais d'insister, mais vous admettrez quand même avec moi que, complexé ou pas, être publié dans une maison d'édition française ajoute à l'aura en plus d'étendre le lectorat. Vous en savez quelque chose, non? Combien d'écrivains d'ici vous envient!

Je m'égare. Ce que je voulais vous dire, au fond, c'est ceci: quelqu'un qui, comme vous, écrit depuis 50 ans et publie un roman comme La Concierge du Panthéon ne me fera pas croire qu'il ne croit pas au moins à une chose: le pouvoir des mots. Autrement dit, la nécessité de la littérature. Et sa capacité à survivre, y compris en français au Québec.

Collaboratrice du Devoir

***

La Concierge du Panthéon

Jacques Godbout

Seuil

Paris, 2006, 149 pages

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