En aparté - Question

Après une semaine noire, passer quelques heures calmes d'une autre nuit blanche pour lire L'Humain isolé, de Louis Hamelin, réconforte quelque peu. Voici un livre intelligent et sensible, peut-être le meilleur de cette collection «Écrire», qui en compte jusqu'ici une quarantaine. L'Humain isolé offre une vision du monde à la fois solide et généreuse, à travers l'expression parfaitement maîtrisée d'une fréquentation toute personnelle de la littérature. Dans le titre même de ce petit essai repose d'ailleurs déjà une bonne part de l'écrivain Louis Hamelin, 47 ans, plongé dans l'univers de son Abitibi d'adoption, à la fois loin et très près de nous tous.

Mais le jour chassant la nuit, la question se pose: va-t-on pouvoir parler du livre d'un collègue du journal sans être tout de suite accusé vertement de copinage?

Pour se disculper ici de l'accusation de conflit d'intérêt, inutile bien sûr de soutenir qu'il est impossible d'entretenir une relation particulière avec un écrivain, même brillant, qui se permet de vous insulter dans une de ses récentes chroniques en vous qualifiant de «sorte d'homme de gauche», alors qu'il sait fort bien qu'une accusation pareille, dans notre belle société d'extrême centre, est propre à vous perdre de réputation. Elle est susceptible en effet de vous empêcher, tout honnête homme que vous êtes pourtant, d'être invité sur des plateaux de télévision animés par Richard Martineau, de devenir éditorialiste à La Presse ou, mieux encore, gouverneur général. Ce sont là pourtant, tout le monde le sait bien, des ambitions légitimes dans le beau milieu journalistique. Mais passons l'éponge sur cette volonté manifeste qu'a Louis Hamelin de me diffamer... Et revenons au problème.

Un chroniqueur peut-il parler d'un autre chroniqueur de sa tribu sans se faire accuser de faire de la réclame pour son petit monde? Il semble que non, du moins si on s'en tient à la logique qui a présidé partout aux commentaires sur l'affaire du fou du Collège Dawson. Il semble en effet que tout du comportement et du jugement d'un individu doive s'expliquer par la seule influence de son milieu. Lisez vous-même ce qu'on a écrit là-dessus dans cette semaine noire: la cause du drame, au fond, c'est la musique d'un ou deux chanteurs connus, une mode dite «gothique», cet avaleur de lumière qu'est la couleur noire, des armes d'un type bien particulier en vente libre, voire la société québécoise elle-même. Et quoi encore? Tout y passe, à l'exclusion presque du fou lui-même! Tout va à de telles extrémités qu'il est encore plus abracadabrant, après une affaire pareille, de voir des journalistes toujours capables de parler de tout avec éloquence et sans trop d'inquiétude.

Dans la volonté de trouver des causes directes à un geste ou à une décision, on part en somme, ces jours-ci, d'un présupposé délétère et insensé qui veut que ce qu'on vit à l'extérieur de soi modèle entièrement son propre intérieur. Or chacun sait pourtant fort bien que la morale et les sentiments personnels ne se structurent pas uniquement en fonction de son milieu, même si l'influence de celui-ci est souvent importante.

Tourmenté à souhait, très souvent insomniaque, le politologue Raymond Aron raconte, quelque part dans ses mémoires, qu'il n'a jamais aussi bien dormi qu'à l'époque où, se trouvant à Londres sous le feu des bombes nazies, il estimait pour une fois que son vacarme intérieur se trouvait étouffé par celui venu de l'extérieur... Par un curieux effet de contraste, il dormait donc comme un bébé, tandis que la ville entière était en larmes sous l'effet des armes. Un histoire qui illustre de façon exemplaire, me semble-t-il, que rien n'est joué de la même façon pour chacun, même sous l'effet de conditions communes.

Louis Hamelin est un chroniqueur du Devoir qui est apprécié. Denise Bombardier aussi. Or il s'avère que je ne connais guère mieux l'un que l'autre. Pourtant, je lis toujours fidèlement le premier, même en vacances, et fort peu souvent la seconde. Ce n'est pas une question de milieu, en l'occurrence celui du Devoir, qui conduit à ce choix, mais une sensibilité intérieure préalable.

Le milieu n'explique pas toujours tout. Pas plus que les journaux, du reste. Mais ça, c'est une autre histoire...

Dans L'Humain isolé, on apprend, sans en être très surpris, qu'il fut une époque où Louis Hamelin envisageait devenir ornithologue plutôt qu'écrivain. Des cahiers Hilroy lui servaient alors à colliger ses observations et ses impressions sur les oiseaux. Puis, peu à peu, il s'est mis à délaisser ses impressions sur les volatiles pour se laisser plutôt porter sur les seules ailes fragiles de l'écriture.

Dans Le Livre de ma mère, un des plus beaux textes qui composent L'Humain isolé, Hamelin raconte que sa mère, institutrice à Ville-Émard, aurait voulu être romancière. L'enfantement lui a fait renoncer à ce rêve qu'elle poursuivait. Mais le rêve trouva forme, d'une certaine façon, entre les mains du fils.

Avant La Rage, un roman publié chez Québec Amérique en 1989, il y en eut plusieurs autres, tous étouffés au fond de tiroirs plus ou moins profonds. On comprend vite, à lire Hamelin, que son écriture parfaitement maîtrisée n'est pas arrivée portée sur un nuage, mais à la suite d'un lent travail assidu consacré à l'exercice de l'écriture. L'observateur des oiseaux devenu jeune écrivain s'est peu à peu muté en un fin observateur des mots, griffonnant des notes sur le sens de celui-ci plutôt que de celui-là dans des carnets dédiés à cette activité, puis prenant la mesure de lui-même à travers une fréquentation intense de la littérature universelle.

Vingt ans plus tard: une oeuvre. Nous sommes très loin du rabâchage narcissique qui donne désormais lieu à tant de livres. Plus près de son monde que de son nombril, Hamelin n'a que faire de «l'autofiction made in Paris, qui permet à une Christine Angot de citer en incipit de son ouvrage les rapports de vente du livre précédent». Il est, par tempérament, plus près de cette littérature américaine où l'on préfère, aux multiples histoires de salonnards, l'univers des balayeurs d'entrepôt et des réparateurs de fournaise. Entre Denise Bombardier et Louis Hamelin, je lis donc davantage celui-ci que celle-là. Question de rapport au monde plutôt qu'à son journal, voyez-vous.

jfnadeau@ledevoir.com

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