Peaux de banane

Ainsi tira sa révérence Guy Fournier, apôtre de la défécation et gagman de la bestialité chez les Libanais. Le scandale, le ridicule, et quelque diable aussi le poussant, comme dirait La Fontaine, auront eu raison de son poste au conseil d'administration de Radio-Canada et de sa chronique à 7 jours. De sa respectabilité, surtout. Quelle pitoyable sortie de piste!

Cette semaine, les articles sur Fournier avaient des allures d'ode nécrologique. Des chroniqueurs lui levaient leur chapeau, comme au passage d'un cortège funèbre. Cinquante ans de télé, sur une chaîne ou l'autre, en amont, en aval, à la création de Quatre Saisons, même. Des voix déploraient qu'un homme intègre, passionné, vraiment présent à Radio-Canada, se soit écrasé comme ça, de manière si grotesque. Glisser en fin de parcours sur de pareilles peaux de banane! (À propos, ne lui doit-on pas le scénario de la série Peau de banane?) Celle-là fut bien gluante...

Certains estiment que ses crimes mineurs froissaient avant tout le bon goût (et les Libanais, eux?). Des arguments qui ne tiennent pas la route. Oui, le président du conseil d'administration de la SRC a intérêt à savoir se tenir à table, à ne pas montrer ses fesses en public ni à se mettre les doigts dans le nez, encore moins à dévoiler le contenu de la cuvette des toilettes. Ça va avec la job. Que voulez-vous?

Va-t-il vraiment disparaître dans ce gros plouf, en battant prudemment en retraite, sans plus écrire une ligne? À 77 ans, ça se concevrait. Il arpentait notre paysage médiatique depuis si longtemps. Dans le magazine Perspectives, plusieurs se souviennent de ses chroniques sur ses démêlés conjugaux, à coups de jokes misogynes pétaradantes! Puis, son écriture s'était raffinée. Épousant les évolutions de société. De bons téléromans: (dont Jamais deux sans toi).

Peut-être que ses gaffes en bouquet ne suffisaient pas à le faire pendre. S'enferrer à une émission populaire comme Tout le monde en parle fut pire que le mal. Mais que diable allait faire Guy Fournier dans cette galère télévisuelle, sinon courir à sa perte?

Fallait l'entendre assurer, dimanche dernier, qu'il était capable d'apprendre de ses erreurs. Allons donc! Ça supposerait des apprentissages bien tardifs. Mettons qu'en général ce genre d'acquis subtils, la finesse, le jugement, se développent assez tôt dans la vie. À un âge avancé, dur de se refaire. Les plis sont pris. De fait, l'épisode du caca ne l'a guère empêché par la suite de s'enfarger dans des propos absurdes sur la bestiophilie présumée des Libanais. Avec les malheurs récents de ce pauvre peuple en ruine, fallait avoir perdu la raison pour lui asséner des plaisanteries pareilles. Quelque diable le poussait pour vrai. Faut croire.

Toute une carrière passée à lancer des jokes de média en média. Survient un temps où le gars finit par ne plus démêler ce qui se dit de ce qu'il vaut mieux taire prudemment. Plutôt sympa, en plus, Guy Fournier, au milieu de sa tourmente. Habitué à rigoler de tout et de rien. Arrive une fonction officielle et rien ne va plus. Splash!

Les dérives, l'humiliation télévisuelle et la démission se sont jouées en public. Chacun s'est fait sa petite idée sur la question. De mon côté, je garde imprimé en moi le regard éberlué des invités français sur le plateau de Tout le monde en parle. Aux yeux de Serge Lama et de Thierry Ardisson — pourtant revenus de tout — la perspective qu'un président du conseil d'administration d'une grande chaîne d'État professe de pareilles énormités publiques relevait de l'impossible.

Ô leurs yeux tout ronds! Ô la stupeur à l'écoute de la longue tirade du caca, repêchée des ondes radio pour l'édification des masses.

Allez les leur reprocher, en plus! Ils dépassent l'entendement pour vrai, ces stupides dérapages. Même si la société française engendre ses vulgarités, ses turpitudes à couleur locale, pas piquées des vers non plus.

Ça n'empêche pas d'éprouver comme une petite honte à les voir rire des nôtres. Surtout devant des farces aussi grasses et aussi embarrassantes.

Chaque société doit être un peu immunisée contre sa propre quétainerie. À toujours mariner dans sa soupe maison, on a le nez et le palais presque insensibilisés. D'où ce malaise devant ces regards des étrangers posés sur nous, si pointus, si implacables.

Les insanités de Guy Fournier avaient déjà soulevé ici quelques hauts cris, des articles indignés. Mais rien pour égaler ce jugement sans appel lu dans le regard des deux Français sur le plateau de Tout le monde en parle. Avec le petit rire sarcastique qui n'ose fuser trop fort, qui se retient, qui attend d'arpenter les pavés de Paris pour exploser à belles dents. «Figurez-vous qu'au Québec!!!!»

Encore que Thierry Ardisson n'a pas vraiment de leçons de bon goût à donner aux autres. Sauf qu'il le fait, bien entendu, avec la lippe condescendante retroussée de côté.

Peut-être faut-il remettre en question avant tout le pouvoir démesuré de Tout le monde en parle, qui dépasse en impact tous les éditoriaux réunis et toutes les interventions en Chambre, sans voler haut pour autant. Dans certaines circonstances (le doc Mailloux, Raël, Fournier, etc.), la populaire émission joue quasiment le rôle d'un tribunal populaire. Elle décapite des têtes et des jobs, même si des arguments de la défense (ce fut le cas de Fournier) ont été coupés au montage et si le public manque d'éléments pour émettre son verdict.

Dimanche dernier, les explications malhabiles de Fournier, vraiment plates, à ce qu'il paraît, mais éclairantes, avaient sauté, tandis que les moments qui le ridiculisaient le plus, bien en lumière, ne lui laissaient d'autre voie que la démission vite faite. Avec les Français goguenards en guise de choeur grec. Et des oubliettes béantes pour avaler le proscrit.

On se fricote au coin du feu les tragédies qu'on peut.

otremblay@ledevoir.com

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2 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 23 septembre 2006 12 h 21

    Charette et Chiasson ?

    Que d'importance donnée aux Français en visite à Tout le monde en parle, une importance à en oublier les interventions de mesdames Charette et Chiasson cherchant à laisser Fournier éclairer ses bévues en les situant dans leurs contextes. Des restants de colonialisme ?

  • France Jolicoeur - Inscrite 25 septembre 2006 13 h 11

    Les Français se bidonnent

    Merci Madame pour ce superbe texte.... qui exprime exactement ma pensée.
    Les Français Ardisson et Lama ont du se bidonner à nos dépens.
    Le pipi-caca-pet c'est bon pour les gamins en bas âge. Les adultes doivent faire preuve de plus de savoir-vivre.
    Quant à Mesdames Charette et Chiasson, leur intervention a été, selon moi, très ordinaire.