La bande des trois

Les militants souverainistes n'en finissent plus de faire le procès de Lucien Bouchard, comme si la dénonciation des méfaits et turpitudes de l'ancien premier ministre avait un effet cathartique. Et voilà que trois nouveaux démons viennent d'apparaître...

Pour la plupart des Québécois, le président du Conseil du trésor, Joseph Facal, avait fait preuve de lucidité quand il avait déclaré, en juin dernier, que «le PQ doit cesser de penser qu'il sait toujours tout ce qui est bon pour les autres». Enfin, quelqu'un osait dire tout haut ce que tout le monde pense depuis des années. La colère du premier ministre Landry était même apparue comme la confirmation que M. Facal avait mis le doigt sur le bobo.

Plus ondoyant de nature, son collègue des Affaires municipales, André Boisclair, avait dit sensiblement la même chose, mais de façon moins brutale. Selon lui, le PQ devait avoir «un souci plus grand pour les gens ordinaires de la classe moyenne, qui réclamaient plus de liberté dans les relations qu'ils peuvent avoir avec l'État». Le ministre de la Santé, François Legault, qui a souvent la rhétorique un peu carrée des gens d'affaires, l'avait dit sans détour: «Il ne faut pas avoir peur de remettre en cause le modèle québécois.»

Au lendemain d'une série d'élections partielles qui s'étaient soldées par un véritable désastre pour le PQ, tout cela semblait relever du simple bon sens politique. S'il y avait un message clair dans le soudain engouement pour l'ADQ, c'était à tout le moins que le «modèle péquiste» faisait problème. Manifestement, tous n'étaient pas de cet avis.

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On a beau connaître le PQ, le rapport rédigé par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, après une série de rencontres avec des militants souverainistes des diverses régions du Québec, et dont Le Devoir fait état en première page, contient des passages assez étonnants.

Tant qu'à transformer le PQ en clone de l'ADQ, la majorité des gens qui ont été rencontrés estiment que MM. Facal et Boisclair feraient mieux d'adhérer directement au parti de Mario Dumont. Quant à M. Legault, il est perçu comme «le meneur de cette pensée de droite». Bref, on aurait affaire à une dangereuse «Bande des trois» qui cherche à pervertir le PQ.

Le PQ n'a jamais été une terre très accueillante pour les gens d'affaires. Ses ministres «économiques» ont toujours été des universitaires, comme Jacques Parizeau ou Bernard Landry, ou encore des fonctionnaires, comme Daniel Paillé ou Jean Campeau. Rodrigue Biron a constitué l'exception, mais c'était un politicien dans l'âme. Soit, M. Legault ne se prend pas pour une queue de cerise, mais l'hostilité à l'endroit de ce «carriériste imbu de sa personne» laisse croire que la situation n'a pas beaucoup changé.

Si le ministre de la Santé peut être considéré comme un «étranger», qui a au surplus le tort d'avoir été recruté par Lucien Bouchard, on ne peut certainement pas en dire autant de Joseph Facal et d'André Boisclair, qui sont tous deux d'anciens présidents du comité des jeunes du PQ.

En fait, ce qu'on reproche à la «Bande des trois», c'est de prendre ses distances avec le «projet de société», nécessairement de gauche, qui a toujours été indissociable du projet souverainiste. Pour plusieurs, la notion de «contrats de performance» a un relent capitaliste insoutenable. On a déjà un bel aperçu du débat auquel donnera lieu la prochaine course au leadership.

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Il est assez paradoxal de constater que des gouvernements qui ont accompli des réformes aussi importantes, au cours du dernier quart de siècle, ont été issus d'un parti dont les membres semblent infiniment plus heureux dans l'opposition. C'est tout le contraire des libéraux, qui préfèrent de loin le pouvoir, même s'ils se font un point d'honneur d'intervenir le moins possible.

De tous les griefs que les militants péquistes font à Lucien Bouchard, et ils sont nombreux, celui de les avoir dépossédés de leur parti est sans doute le plus grave. Il est vrai que M. Bouchard était un homme au caractère difficile, qui supportait mal la contradiction et semblait considérer son parti comme un adversaire, mais les tensions entre la base militante et la direction du parti, plus particulièrement le bureau du premier ministre, ne datent pas d'hier. Le «tordage de bras» et l'intrusion du personnel politique dans les affaires du parti, que déplore le document de la SSJB, ont toujours eu cours.

Soit, le chantage auquel M. Bouchard s'est livré au congrès de novembre 1996, en déclarant qu'il ne pourrait plus se regarder dans le miroir si les militants ne renonçaient pas à rétablir la loi 101 dans ses dispositions originelles, a été ressentie «comme un coup de matraque». Tout le monde semble cependant avoir oublié que, en 1982, René Lévesque a fait reprendre un congrès en entier parce qu'il s'opposait aux résolutions adoptées. En 1985, le départ du père fondateur, qu'on vénère aujourd'hui comme un saint, avait été accueilli comme un bon débarras.

M. Bouchard avait sans doute de grands défauts, mais certains ont l'air de le détester au point d'en perdre la mémoire. Ceux qui affirment aujourd'hui que sa prise de contrôle de la campagne du OUI, en 1995, a «grandement irrité bon nombre de militants» n'étaient certainement pas au grand amphithéâtre de l'Université de Montréal, le 7 octobre, quand M. Parizeau l'a nommé «négociateur en chef». Les 1500 personnes présentes semblaient électrisées.

S'il s'est rendu coupable de «triomphalisme» quand il est devenu chef du PQ, comme on le lui reproche, c'est bien parce que les militants péquistes eux-mêmes le portaient en triomphe. Pendant toutes ces années où il s'est morfondu au bunker, tel un moine dans sa cellule, il n'avait pourtant rien de bien triomphant. À l'époque, on lui reprochait plutôt d'être déprimant. Il faudrait savoir.

mdavid@ledevoir.com