La leçon papale

En France, vieux pays laïque, les propos du pape tenus à l'université de Ratisbonne ont soulevé comme partout les critiques de certains représentants de la communauté musulmane. À la mosquée de Paris, pourtant généralement modérée, on n'a pas attendu 24 heures pour pousser les hauts cris. Mais dans l'ensemble, on doit dire que l'Europe ne semble pas avoir été scandalisée outre mesure par les propos du pape. Sur les radios, on a entendu très peu de commentaires sarcastiques. Dans les journaux, on n'a pas non plus vraiment lu d'éditoriaux cinglants.

En Allemagne, la chancelière Angela Merkel (fille d'un pasteur protestant) n'a pas craint de prendre ouvertement la défense du Saint Père. À l'exact opposé du spectre politique, l'ancien premier ministre Lionel Jospin (un socialiste athée!) a jugé que le pape n'avait pas le moins du monde à «s'excuser». Il trouve «paradoxal qu'une partie de ceux qui demandent des excuses sont ceux qui, par ailleurs, menacent et trouvent légitime d'utiliser l'islam au nom de la violence [...]. On n'a pas de raison de s'excuser devant ces gens-là, même s'il faut éviter de froisser les musulmans».

De nombreux journaux, de droite comme de gauche, ont défendu les propos du pape avec de nombreux arguments à l'appui. «Le monde musulman a raté une très belle occasion de se remettre en question», a déclaré le poète tunisien Abdelwahab Meddeb, qui anime une émission sur France Culture. Contrairement à une partie de ceux qui ont cloué le pape au pilori, tous semblaient au moins avoir lu son discours en entier.

Fait à noter, alors que personne au Québec n'a jugé utile de publier l'intégralité des propos de Benoît XVI, deux quotidiens parisiens, La Croix et le Monde, lui ont accordé tout l'espace nécessaire. Et pour cause: le pape s'adressait d'abord à l'Europe. La chose aura évidemment échappé aux foules hystériques et aux observateurs pressés, mais ce discours est un éloge de la raison, une raison que le pape ne limite pas à la seule méthode expérimentale des sciences exactes mais qui comprend, dit-il, la réflexion sur les grandes questions philosophiques.

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Maintenant que les potentats arabes ont rappelé leurs sbires et qu'ils ont sur la conscience le meurtre probable d'une religieuse et plusieurs attentats contre des églises, maintenant que chacun a laissé échapper son trop-plein d'amertume adolescente et rigolé du vieux théologien, maintenant que la poussière commence un peu à retomber, il est peut-être temps de s'asseoir et de lire en entier les paroles qui ont déclenché tant de haine et de jugements superficiels.

Je ne suis pas seul à penser qu'on n'a retenu du discours du pape que des bribes qui ne rendent pas compte de son sens véritable. Comme le souligne notre collègue du quotidien Le Monde, Henri Tincq, spécialiste des religions: «Les médias ont mis dans la bouche du pape des propos qui datent du XIVe siècle [...]. Que de polémiques soulevées à partir d'une simplification médiatique!»

C'est aussi l'opinion du cardinal Lustiger: «Nous sommes face à un phénomène médiatique à la limite de l'absurde, dit-il. Pour ceux qui n'ont pas lu en entier la "leçon" que le pape a donnée à l'université de Ratisbonne, cette affaire est incompréhensible. Et effrayante. Il aura suffi de quelques mots pour que des foules, qui n'ont pas la moindre idée de ce dont il s'agit, se mettent à crier à l'offense et déchaînent une querelle dont on ne sait à qui elle profite.»

En effet, on aurait aussi bien pu mettre dans la bouche du pape la sourate II, 256 du Coran, qu'il cite dès le troisième paragraphe de sa conférence. «Aucune contrainte dans les choses de la foi», y dit Mahomet. Autrement dit, avant de citer une opinion critique de l'islam — celle («abrupte», reconnaît le pape) de l'empereur byzantin Manuel II Paléologue (1350-1425), qui reproche à l'islam de «défendre la foi par l'épée» —, le pape prend la peine de rappeler les propos autrement plus sages et rationnels du jeune Mahomet, celui d'avant Médine et les conquêtes musulmanes.

Comme condamnation définitive de l'islam, on a vu mieux. Surtout que Benoît XVI utilise les propos de l'empereur byzantin non pas d'abord pour critiquer l'islam mais pour montrer que la religion ne s'oppose pas nécessairement à la raison, comme on le croit trop souvent en Europe, dit-il. Tel est le propos de ce texte écrit par un universitaire pour des universitaires. Benoît XVI ne s'en prend pas à l'islam mais bien à une conception de la raison qui exclut les religions. Ceci le mène à prendre la défense de toutes les religions (y compris l'islam) contre une conception de la raison qu'il juge étroite. Au sixième paragraphe, il rappelle d'ailleurs que la chrétienté s'est elle aussi écartée de la raison à certains moments, notamment à la fin du Moyen Âge. Le pape n'a donc pas vraiment besoin qu'on lui resserve à une sauce nouvelle le sempiternel procès des croisades, qu'il connaît mieux que quiconque.

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Où veut-il en venir? À dire que c'est sur le terrain de la raison, et pas ailleurs, que se rencontreront les religions «dans le dialogue des cultures».

Ceux qui savent lire auront noté que Benoît XVI est moins mystique que Jean-Paul II. Là où le poète polonais semblait prêcher une réconciliation dans la prière, le philosophe allemand cherche un dialogue d'abord fondé sur la raison. Cela signifie qu'il n'y aura pas de dialogue sans ouverture à la critique. De part et d'autre.

Mais cet effort n'est du goût ni des intégristes ni des esprits paresseux, qui trouveront toujours plus facile de rigoler des gaffes papales... comme des caricatures danoises, d'ailleurs. Le pape a commis une erreur diplomatique, c'est l'évidence même. Mais ceux qui sont montés aux barricades n'ont fait qu'appauvrir un débat essentiel auquel il souhaitait donner un peu de hauteur.

crioux@ledevoir.com

Correspondant du Devoir à Paris

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