Hors-jeu: Aventures à State College

State College, PA — Non, il n’y a pas d’erreur dans cet indicatif qui montre que, lorsqu’il est temps d’aller chercher la vraie information là où elle se trouve, rien de rien de rien ne peut arrêter le chevalier de la nouvelle. State College (pop. 38 923, selon mon atlas, qui date toutefois un peu), c’est le nom d’une ville, que vous trouverez en empruntant la route 26 ou en consultant votre carte de la Pennsylvanie préférée. C’est dans Centre County, ce qui donne à penser que ça se trouve à peu près au milieu de ladite carte. Assez au milieu, en tout cas, pour qu’après une soirée au Sports Café & Grill de la rue College - la principale artère de State College, voyez comme toute est dans toute, s'appelle College Ave. - je me demande encore si les allégeances sportives de ce patelin vont plutôt du côté de Philadelphie ou plutôt du côté de Pittsburgh.

Mais je saurai bien, z'en faites pas. N'ai pas hérité du titre de chevalier en écrivant des niaiseries dans le vide.

Que fous-je à State College, alors que tous les journalistes dignes de ce nom sont en train de farfouiller dans le nord de la Virginie et dans le Maryland? Pour ceux qui étaient en boisson l'autre jour, je le rappelle: c'est ici que se tient, d'aujourd'hui à dimanche midi inclusivement, le congrès annuel de l'International Association for the Philosophy of Sport. Un peu de recul dans ce monde de cinglés. L'occasion de se demander pourquoi, pourquoi, pourquoi y a-t-il un merveilleux monde du sportª plutôt que pas, et peut-être même pourquoi le Canadien a-t-il mis D. Audette sur le marché des échanges.

Si cette rencontre a lieu ici, c'est que juste de l'autre côté de College Ave. se trouve le campus de l'université Penn State. On peut d'ailleurs s'amuser à faire des associations d'idées pour en arriver à des conclusions-chocs, comme celle-ci: College Ave. + Penn State = ... State College! Si vous avez fait Pennsylvania Ave., c'est que vous jouez trop au Monopoly, you greedy you. Et le maire Bill Welch, aperçu dans une brochure locale, ressemble à s'y méprendre, je vous l'assure, à un doyen de faculté de théologie.

Or Penn State, c'est gros, et je ne crois point qu'il y aurait grand-chose dans le secteur s'il n'y avait ce noble établissement d'où ont émergé des figures de légende. On reste du reste frappé par la singularité de cette ville: à vue de pif, les trois quarts de la population minimum ont 20 ans et des poussières. La conséquence en est double: le visiteur mûr prend un léger coup de vieux, d'une part, et il a le goût de chanter du Renée Claude, d'autre part, c'est le début d'un temps nouveau, la moitié des gens n'ont pas 30 ans, les femmes font l'amour librement, et toutes ces choses. Et puis, juste en face du Days Inn de la rue South Pugh où l'on débattra philo, il y a deux frat houses, et je m'attends à tout moment à voir sortir des undergraduates en goguette vêtus de toges, hurlant des insanités, rappelant que nous aussi voulions changer le monde mais que lui n'a jamais vraiment voulu changer, le salaud, alors on buvait un peu pour oublier.

***

Penn State, donc, c'est également du gros sport. Du football, surtout, avec un stade où on peut asseoir trois fois la ville. Les Nittany Lions. J'aime bien les Nittany Lions, ne serait-ce que parce qu'ils portent un casque avec pas de logo, le second plateau de la perfection après jouer avec pas de casque du tout. Mais pourquoi, vous entends-je interroger, les Nittany Lions? Ah.

Tout près de State College, il y a une montagne toute seule. Les premiers colons atterris dans le coin la baptisèrent, devinez quoi, «Nittany», mot dérivé d'un terme algonquin qui signifie «montagne toute seule». Le mot était déjà en usage en 1855 lorsque le Pennsylvania State College a ouvert ses portes. Mais l'histoire ne va vraiment connaître une de ces accélérations caractéristiques qui font son charme qu'en 1904.

Cette année-là, Penn State affronte Princeton dans un match de baseball. Or Princeton possède une mascotte, un tigre du Bengale. Ne voulant point s'en laisser imposer, Harrison D. «Joe» Mason (diplômé en 07), leader de l'équipe de balle de PSU, imagine une contre-mascotte, le Nittany Lion, «la bête la plus féroce de toutes» capable de sacrer une volée en règle au tigre. Et effectivement. Penn State a gagné le match, et le lion a depuis tellement grandi en mythique stature — l'animal, un genre de cougar, a réellement vécu dans le centre de la Pennsylvanie jusqu'à la fin du XIXe siècle — qu'on en trouve depuis 1942 une sculpture de pierre juste devant le Recreation Building. Je vous en rapporterai une photo si vous êtes sages, et si de surcroît vous ne jouez pas avec votre manger, je vous dirai comment un gars qui s'appelle Harrison D. peut se ramasser avec un surnom comme «Joe».

Ce qu'on en apprend des choses en voyage, tout de même.

Et il y a aussi, tant qu'à faire dans le mythe, l'entraîneur des Nittany Lions, Joe Paterno. Paterno, 75 ans, est là depuis toujours. Personne ne se souvient de la dernière fois que Penn State a gagné le championnat national de football, mais une chose est irréfragablement certaine: lorsque cela s'est produit, Joe Paterno en était le coach. Récemment, on lui a demandé pourquoi il poursuivait sa carrière à un âge aussi avancé au lieu de s'offrir une retraite bien méritée. Il a répondu qu'il détestait jouer au golf et que son épouse ne pourrait supporter de l'avoir toute la journée dans la maison.

Bon, vous m'excusez pour l'instant, je dois aller visiter les installations sportives de Penn State où, avec un peu de chance, j'aurai l'occasion de serrer la pince à Joe Paterno. Avec un peu de chance aussi, j'étancherai mon inextinguible soif de culture et irai voir la pièce jouée au théâtre de la State College Friends School, un truc inspiré de Lewis Carroll et qui s'intitule Six choses impossibles à faire avant le déjeuner.

J'en connais déjà une: écrire une chronique intelligente. Remarquez que, même après déjeuner, il n'y a rien de garanti.

jdion@ledevoir.com