Le vrai combat francophone

Les vrais progrès réalisés par la Francophonie ne se trouvent pas dans les déclarations finales du Sommet de Beyrouth qui vient de prendre fin. Il y a déjà plusieurs années que ces réunions se soldent par quelques cocoricos en faveur de la démocratie et par un appui aussi unanime que fragile en faveur de la diversité culturelle. De même, ce n'est pas la première fois que le club francophone se penche sur des situations politiques conflictuelles. Sauf erreur, ce doit être la quatrième fois en autant de sommets que l'on se félicite de voir la Francophonie devenir enfin une organisation politique. En tout cas, je l'avais écrit en 1995 à Cotonou, en 1997 à Hanoï, et en 1999 à Moncton.

La politique a toujours été présente en Francophonie. En 1991, le sommet devait avoir lieu au Zaïre; il a été déplacé à Paris à cause des massacres d'étudiants opposés au régime perpétrés dans le pays. Cette année-là, le président français François Mitterrand avait menacé les pays africains qui refusaient de s'engager sur la voie démocratique de leur couper les vivres. Brian Mulroney avait renchéri sur le même thème. Et le sommet avait donné son appui au héros haïtien de l'heure, Jean-Bertrand Aristide; c'était avant que l'on connaisse mieux le personnage.

En 1995, les pays francophones avaient timidement condamné le Nigeria où l'on assassinait pourtant joyeusement les dissidents. Le sommet se déroulait dans le pays d'à coté, le Bénin, nation la plus pauvre de la planète à l'époque, qui n'avait pas les moyens de se payer une guerre perdue d'avance avec son puissant voisin. Le sommet de 1997 se déroulait à Hanoï, au Vietnam. Cette fois-ci, le pays hôte lui-même faisait l'objet des dénonciations les plus radicales d'Amnistie internationale.

Le principe de la diversité culturelle fut quant à lui entériné formellement pour la première fois en 1993, à Maurice, lorsque la France avait obtenu l'appui du club francophone à l'exclusion de la culture des négociations du GATT. Depuis, d'un sommet à l'autre, on en remet, s'accrochant dans une virgule ou dans une autre.

Ce combat est important. La Francophonie y a consacré beaucoup d'efforts. Mais comme me le disait il y a quelques années l'administrateur de l'Agence de la Francophonie, le Belge Roger Dehaybe, ce sujet apparaît, pour les pays du Sud, comme le dossier fétiche des pays du Nord qui ne les concerne guère.

À cet égard, ne trouvez-vous pas fascinants les propos de l'écrivain libanais Elias Khoury, recueillis par le collègue Christian Rioux, la semaine dernière? Selon lui, la langue de l'empire, soit l'anglais, «n'est pas vraiment une menace», dit-il, car pour la première fois dans l'histoire du monde, la langue de l'empire n'est pas la langue de la culture. «Cet empire anglo-américain n'a pas les moyens de dominer la culture, dit-il. C'est sa faiblesse et ça me fait espérer que cette domination sera courte.»

L'usage du mot «faiblesse» pour qualifier les États-Unis est assez inusité. C'est pourtant ce mot qu'utilise lui aussi l'intellectuel français Emmanuel Todd dans son dernier «essai sur la décomposition du système américain», Après l'empire (Gallimard). Todd affirme que le monde aura de moins en moins besoin des États-Unis au fur et à mesure que d'autres puissances vont se structurer, nommément la Russie et la Chine, l'Europe et le Japon, et que la planète va pousser à son terme la «transformation mentale» qui est à l'oeuvre grâce en particulier au progrès de l'alphabétisation.

Une «révolution culturelle» est en cours, selon lui. La proportion des adultes qui savent lire et écrire est passée, entre 1980 et 2000, de 40 à 67 % au Rwanda, de 33 à 64 % au Nigeria, de 27 à 47 % en Côte d'Ivoire, de 40 à 63 % en Algérie, de 14 à 40 % au Mali et même au Niger, de 8 à 16 %.

Selon Todd, c'est la progression de l'alphabétisation dans le monde, associée à un meilleur contrôle des naissances, qui explique la multiplication des régimes démocratiques depuis les années 1980. Ce ne peut pas être la prospérité qui n'a pas progressé au même rythme. «On peut émettre l'hypothèse que des individus rendus conscients et égaux par l'alphabétisation ne peuvent être indéfiniment gouvernés de façon autoritaire», écrit-il.

Le progrès est visible partout, y compris dans les pays francophones, même si dans certains d'entre eux, comme le Mali et le Niger, il est plus lent qu'ailleurs. Les vrais progrès de la Francophonie résident dans cette évolution de la connaissance de la lecture et de l'écriture en même temps que c'est ici que se situe le défi du club francophone. C'est en effet par le soutien à l'alphabétisation et à l'éducation que la Francophonie pourra le mieux faire progresser la démocratie et le respect des droits dans ses pays membres.

Du même coup, on s'assurerait de protéger la diversité culturelle car c'est par les langues nationales, comme le haoussa ou le wolof, que l'on fait l'alphabétisation et c'est par elles que se diffuse la démocratie. La Francophonie travaille déjà en ce sens. Il lui reste à accentuer la cadence.

vennem@fides.qc.ca

Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec, chez Fides