Voyageries - Les démons du paradis

Oui, la Martinique a les plages, les palmiers, la chaleur, le sable fin, mais non, ce n’est pas une destination soleil comme les autres.
Photo: Oui, la Martinique a les plages, les palmiers, la chaleur, le sable fin, mais non, ce n’est pas une destination soleil comme les autres.

Fonds Saint-Denis — La Martinique n'est pas une destination soleil comme les autres. Elle a certes les plages, le sable fin, les palmiers, la chaleur et... les Martiniquais. Mais il se brasse là un tel bouillon de cultures et de paradoxes que la seule catégorisation «Sud», au sens courant du terme, ne tient plus; voire, elle est réductrice. Impossible de traiter l'île aux Fleurs en simple machine à ultraviolets: ce n'est pas son rayon. Pour tout dire, en y regardant de près, voilà un beau cas touristique.

Il fut un temps où les voyageurs aimaient la Martinique pour ses beaux yeux. Sa force d'attraction naturelle faisait à elle seule le travail, sans grande forme de sollicitation. Les Québécois étaient du nombre, voilà quelques décennies, à l'époque où ils investissaient aussi la Floride, le Mexique et la Guadeloupe qui formaient, avec la Martinique, le quatuor à chaleur des gens venus du froid.

Mais d'astucieux prétendants se sont manifestés depuis et les snowbirds, parmi d'autres, ont déserté l'île antillaise pour s'acoquiner avec des républiques de bananes dont l'avantage le plus «marketé», pour certaines, ne tient qu'à la notion de petit budget. Des destinations au lobby impitoyable pour ghettos pitoyables se sont chargées des touristes en goguette de la planète. Quand la devise du voyageur se résume à «soleil pour soleil», ou à «ton bord de mer contre mon bord de crise de nerfs», ça facilite le choix entre bas de laine et devise euro.

Si bien que, touristiquement, la Martinique prend aujourd'hui l'allure d'un formidable terrain de jeux tropical pour Français métropolitains, une sorte de chez-eux outremer, sécurité sociale et médicale à l'avenant. Ils y représentent quelque 90 % des visiteurs, formant ce qu'on pourrait appeler une «monoclientèle industrielle».

Or les impératifs d'une économie traditionnellement basée sur la banane et la canne à sucre qui ne fournissent plus les fruits escomptés, dirigent maintenant les attentes vers un tourisme régénéré, dans l'espoir notamment de récupérer les clientèles perdues.

Remarquez, le scénario est éminemment classique: le tourisme considéré comme panacée universelle pour panser les plaies de secteurs moribonds, on a déjà vu ça. Ce même tourisme qui, au mépris de l'économie avec un grand E, ne gagne même pas l'égard que lui vaudrait son rang sur l'échiquier mondial. Mais c'est une autre histoire.

Cela étant dit, la clé d'un tourisme dynamique, c'est bien connu, réside dans la desserte aérienne. Actuellement, Air Canada se rend en Guadeloupe mais pas en Martinique... qui est à une trentaine de minutes à vol d'oiseau, alors qu'Air Transat offre une liaison directe en haute saison uniquement. On travaille fort là-dessus, dans cette destination qui cherche à nouveau sa place au soleil. Et aujourd'hui, manque de pot pour l'île aux Fleurs, ce n'est plus seulement aux voisins qu'il faut se frotter, mais à une concurrence planétaire.

Pendant ce temps, une certaine intelligentsia martiniquaise observe du coin de l'oeil toute l'agitation autour de son industrie touristique. Elle redoute comme la peste un envahissement par des hordes de bronzés visitant ce petit paradis gorgés de son soleil mais la tête vide de son pays. Et on ne peut même pas la taxer de cynisme. La Martinique, faut-il le marteler, ne se consomme pas en degrés de radiations. Et le touriste «échangera» ou ne sera pas!

Certes, l'île jouit des prérogatives d'une mère patrie qui, ô paradoxe, l'étouffe parfois d'une structure dont on ne sait trop que faire à l'ombre des cocotiers, sous un climat faisant plus volontiers l'éloge de la lenteur. Mais cette mer de beautés offre un cadre extraordinaire de paysages, naturels et humains. Bien sûr, il serait malvenu de lever le nez sur les conditions de vie favorables des résidants. Il faut toutefois accepter d'en payer le prix touristique. Pour les visiteurs comme pour l'industrie. La Martinique est plus chère que d'autres soleils? Soit. Par contre, on y vivra autre chose qu'un séjour en vase clos entre deux tarmacs.

Le département français d'outremer (DOM) se voit donc contraint de miser sur ses attributs culturels, plantés par chance dans un terreau tropical, davantage que sur la base des destinations Sud traditionnelles, souvent accablées du reste par les industries, disons, «connexes» qui viennent avec... Les Martiniquais se trouvent confrontés à un tourisme étranger dont ils ont le plus grand besoin et qu'ils voudraient bien pouvoir contrôler. À leur manière. Car l'histoire et la culture de l'île antillaise appellent un regard particulier sur son passé, marqué à la fois par l'esclavage, la colonisation, le métissage et la langue. Tous éléments qui laissent des traces tenaces, tels d'irréductibles démons difficiles à dompter.

De l'arrivée, au XVIIe siècle, d'une poignée de colonisateurs français jusqu'à l'ascension sociale des Blancs créoles — les békés — en passant par l'élimination du peuple caraïbe et l'«importation» d'esclaves noirs d'Afrique, la feuille de route martiniquaise est riche en rebondissements. Toutes considérations, d'ailleurs, que des Québécois francophones n'éprouvent aucun mal à décoder...

Dans un tel contexte, les notions de service et de servitude, par exemple, prennent parfois des interprétations laborieuses en Martinique. Sans compter que, bien souvent, c'est le visiteur lui-même qui doit approcher ses hôtes, et non l'inverse. Une attitude qui pourrait à la limite être taxée d'antitouristique par les bonzes de l'industrie, à une époque où on s'arrache littéralement les voyageurs pour des destinations hyperconcurrentielles. Un cas, disais-je.

Ne nous méprenons pas, toutefois. Ce que certains attribuent trop aisément à une pure arrogance se révéléra dans bien des cas simple façade, friable en plus. Suffit de gratter un brin. Se dévoileront alors des gens intrigants, chaleureux, attachants.

La Martinique a un prix, dans tous les sens du terme. Et on en a toujours pour son argent.

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dprecourt@ledevoir.com