Le référendum oublié

Dans l'esprit de la plupart des Québécois, il y a eu deux référendums au cours du dernier quart de siècle: le 20 mai 1980 et le 30 octobre 1995. Au mieux, la campagne qui a mené au rejet de l'entente de Charlottetown, le 26 octobre 1992, évoque une série d'incidents tragi-comiques: l'affaire Wilhelmy, le «veto» de Guy Lafleur, la fuite de documents gênants pour Robert Bourassa dans L'actualité, la phrase malheureuse de la comédienne Diane Jules à propos des «p'tits vieux», la crise d'hystérie de Brian Mulroney déchirant le texte de l'entente... Le choix ne manque pas.

Le souvenir le plus illustrant que je conserve de cette campagne loufoque est une rencontre de M. Bourassa avec les étudiants du cégep de Beauce-Appalaches, à qui il avait expliqué sans rire que le général de Gaulle avait toujours été un ardent défenseur de l'unité canadienne. C'était sans doute la raison pour laquelle le jeune député libéral de Mercier, présent à l'hôtel de ville de Montréal, le 24 juillet 1967, était si excité en entendant son «Vive le Québec libre!».

Le politologue Christian Dufour a dit trouver «futile et un peu surréaliste» l'initiative de l'Association d'études canadiennes et du groupe de recherche Environics/Focus Canada qui, à l'occasion du dixième anniversaire du NON de 1992, ont effectué un sondage dont Le Devoir a fait état dans son édition d'hier, pour savoir comment voteraient les Canadiens, si on leur soumettait la même entente aujourd'hui.

Il est vrai qu'il est très difficile de résumer dans une question le contenu d'un texte de 60 articles, portant sur des sujets aussi divers que la création d'une nouvelle union économique et sociale, la réforme des institutions, le partage des pouvoirs, les droits des autochtones et la formule d'amendement.

La «clause Canada», qui devait servir de balise à toute interprétation de la constitution, et notamment de la Charte des droits et libertés, était une véritable auberge espagnole, où se retrouvaient pêle-mêle la reconnaissance du Québec comme «société distincte», le multiculturalisme et le principe de l'égalité des provinces.

Il reste que, dans toute l'histoire canadienne, le référendum de 1992 a été la seule et unique tentative de faire approuver la constitution du pays par la population. Cet échec retentissant a non seulement découragé toute nouvelle tentative depuis, il semble aussi avoir consacré le statu quo pour de longues années à venir.



1992 est également l'année de la naissance politique de Mario Dumont. L'adoption du rapport Allaire, au congrès libéral de mars 1991, avait été le grand fait d'armes de son prédécesseur à la tête de la Commission jeunesse, Michel Bissonnette. Le futur chef de l'ADQ a véritablement pris son envol avec son rejet au congrès spécial d'août 1992.

Avec le recul, on se surprend à penser que Jean Allaire et lui ont sans doute contribué malgré eux à sauver le Canada en se rangeant dans le camp du NON, quelques semaines plus tard. Il est impossible de savoir ce qui serait survenu, s'ils étaient rentrés dans le rang, comme Michel Bissonnette, mais on ne peut nier qu'en apportant la caution d'un fédéralisme modéré aux opposants à l'entente de Charlottetown, le «Réseau des libéraux pour le NON» a contribué de façon non négligeable à son rejet au Québec.

Que serait-il arrivé si une majorité de Québécois, si mince soit-elle, avait voté OUI et que le reste du Canada avait voté NON? Après la rebuffade de Meech, une deuxième gifle en deux ans aurait pu être fatale à l'unité canadienne.

La question est peut-être un peu futile et surréaliste, comme dirait Christian Dufour, mais c'est précisément le scénario que proposent les résultats du sondage d'Environics. Avant répartition des 14 % d'indécis, le oui recueillerait déjà 50 % au Québec, alors que le non franchirait aisément la barre des 60 % dans les toutes autres régions du pays, y en compris l'Ontario, où le oui l'avait emporté de justesse en 1992.



Soit, la question constitutionnelle n'est pas dans l'air du temps, mais comment expliquer que l'opinion publique ait évolué à sens inverse au Québec et dans le reste du Canada, si ce n'est le reflet d'aspirations de moins en moins conciliables?

Bien que dans une proportion moindre que les autres Canadiens, les Québécois sont pourtant d'avis que l'entente de Charlottetown aurait encore aggravé les tensions au sein du pays et n'aurait pas empêché la tenue d'autres référendums au Québec. Pourquoi être aujourd'hui en faveur d'une si mauvaise entente?

Pour résoudre cette apparente contradiction, les auteurs du sondage laissent entendre que l'appui présumé des Québécois ne tient pas compte de la dynamique d'une campagne référendum. Ainsi, en 1992, ils auraient décidé de rejeter l'entente, quand ils ont compris qu'elle le serait dans le reste du pays

Le seul problème de cette analyse est qu'elle ne correspond pas à la réalité. Pratiquement tous les sondages effectués au Québec au cours des deux mois qui ont précédé le référendum indiquaient qu'une nette majorité s'opposait à l'entente. Au point de lui préférer l'indépendance, c'est dire! S'il y a eu un renversement au cours de la campagne, c'est plutôt au Canada anglais. Preston Manning suppliait même les Ontariens de modeler leur vote sur celui des Québécois.

On pourrait avancer l'hypothèse qu'après dix ans d'un débat qui s'est soldé par un net recul pour le Québec, plusieurs voient en rétrospective l'accord de Charlottetown comme un moindre mal. La «société distincte» y était peut-être diluée, mais elle était bien là, tandis qu'elle est exclue de la vision trudeauiste dont le sondage d'Environics constate le triomphe dans le Canada d'aujourd'hui.