Hausse de risque

Ma chronique du mardi 8 octobre, intitulée Bannissez les ventes à découvert, a suscité de nombreux commentaires de la part des lecteurs et internautes. Beaucoup d'entre eux ne savaient pas qu'une telle pratique existait. C'est-à-dire que, pour effectuer une vente à découvert, les courtiers en valeurs mobilières empruntent les titres de leurs clients (eux, des investisseurs souvent à long terme) à leur insu pour les prêter à d'autres investisseurs qui eux les vendront sur le marché. Le but de ces investisseurs ayant vendu des titres qui ne leur appartiennent même pas de droit: les racheter à un prix inférieur au prix de vente initial. La différence constitue leur profit.

Certains internautes ont mentionné que le contrat d'ouverture de compte chez un courtier comportait une clause autorisant ce dernier à disposer des titres du client pour effectuer des titres à découvert. À mon avis, une telle clause n'existe pas sauf peut-être (à vérifier) lors de l'ouverture d'un compte marge.

Ma chronique a par ailleurs suscité un débat sur certains forums quant à l'utilité des ventes à découvert. Fait que souligne d'ailleurs I.G. de Sherbrooke: «Vous dites que 40 millions d'actions de Nortel ont été "shortées" et que ceci a fait chuter le titre. Or, il faut voir le problème de l'autre bout de la lorgnette et tenter de prévoir ce qui se serait produit si ces 40 millions d'actions n'avait pas été vendues par les spéculateurs. Le titre aurait augmenté encore plus haut que 125 $ et les petits spéculateurs auraient été encore plus lessivés lors de l'éclatement de la bulle des technos. N'est-ce pas là le but des ventes à découvert que d'éviter une surévaluation des actions? De plus, les vendeurs à découvert doivent racheter les actions lorsque le cours de celles-ci baisse et ils aident ainsi à amortir leurs chutes.»

À cela, je réponds que même sans les ventes à découvert, l'action de Nortel aurait chuté radicalement. Sauf que les ventes à découvert ont probablement amplifié la baisse du cours de l'action et surtout ont accéléré la vitesse à laquelle la débandade s'est produite. Même chose pour le titre de Bombardier ou encore pour celui de Telus. Les ventes à découvert contribuent essentiellement à accroître la volatilité des marchés et non à favoriser l'autodiscipline de ceux-ci. Et qui dit plus grande volatilité dit aussi risque plus élevé. Les ventes à découvert et les comptes sur marge (c'est-à-dire emprunter pour acheter des titres, pratique qui est le pendant des ventes à découvert et qui tend à exagérer les mouvements à la hausse des titres) augmentent donc le risque global du marché et non l'inverse.

C'est justement cette plus grande volatilité des marchés qui inquiète de plus en plus les autorités européennes. Jean-François Lepetit, le nouveau président de la Commission des opérations de Bourse en France, le soulignait récemment dans le journal Le Monde en ces termes: «Il n'y a pas de sujet plus important aujourd'hui. Cette volatilité est colossale. Le mouvement très rapide des cours de Bourse nuit à la confiance du marché.»

Et comment. De plus, elle nuit considérablement aux entreprises. Elle leur ferme carrément à la porte des marchés des capitaux propres. Par exemple, Bombardier ne peut plus recourir en ce moment à l'émission d'actions. Ou, si elle le fait, ce sera au détriment de ses actionnaires actuels qui verront leur placement être grandement dilué par une telle opération. Dans un contexte de moins grande volatilité, l'entreprise aurait pu recourir à cette avenue pour renforcer son bilan et faire face du coup au contexte difficile qu'est présentement celui de l'aviation.

Certains lecteurs ont souligné qu'en dessous de 2 $, un titre ne peut plus être vendu à découvert. Par conséquent, les ventes à découvert ne peuvent pas expliquer la dégringolade du titre de Nortel de 2 $ à près de 70 ¢. Mais alors, comment expliquer que les positions à découvert sur le titre de Nortel aient augmenté de 3 123 907 actions durant la période de deux semaines se terminant le 30 septembre 2002? Pourtant, durant cette période, l'action s'est constamment échangée sous la barre de 1 $.

Pour ailleurs, certaines personnes se demandent pour quelle stratégie opter afin d'éviter les foudres des vendeurs à découvert? L'une d'elles consiste certainement à favoriser les placements susceptibles de ne pas intéresser ces spéculateurs tels que:
- les actions de grandes entreprises versant de généreux dividendes et capables de maintenir ce versement pendant de nombreuses années. Les vendeurs à découvert évitent ces titres car ils doivent verser les dividendes à ceux de qui ils empruntent les titres ce qui est très contraignant sur le plan des liquidités;
- les titres des entreprises ayant un nombre restreint d'actions en circulation ou disponibles sur le marché (c'est le cas des firmes dites à faible capitalisation).

À l'opposé, évitez les compagnies ayant un nombre élevé d'actions en circulation. Évitez aussi les firmes ayant en circulation des débentures ou actions privilégiées convertibles (souvent les institutions achètent les titres convertibles pour vendre à découvert les actions).

Cela dit, je réitère mon point de vue: les ventes à découvert devraient être bannies du système.