Théâtre: Le fossé

C'est une sorte de choc. Ça arrive deux ou trois fois la semaine, en sortant d'un spectacle dont je vous ai parlé dix jours auparavant, parfois plus. Et que je n'ai pas vu. Jamais. Lu, souvent. Mais pas toujours. Surtout dans le cas des créations «à risque» où le texte n'est qu'un des éléments de la production...

En mots simples, ça se traduit par ce que l'on pourrait appeler le fossé de l'intentionnalité. La distance entre ce que l'on veut faire et ce que l'on fait. Les millions de kilomètres de distance entre le projet théâtral que me décrit un individu plongé dedans jusqu'au coeur et le spectacle qui vient de se terminer.

Parfois, en une sorte de premier réflexe, c'est gênant. Comme lorsqu'on sort d'un four dont on a raconté avec enthousiasme — on est comme on est — ce que le metteur en scène, l'auteur ou un comédien voulait en faire. Le fossé peut être assez raide, merci. D'autres soirs, c'est au contraire fort réjouissant: vaniteux — je vous l'avais bien dit! —, on a presque l'impression d'être partie prenante au succès de l'entreprise!

Mais c'est bien sûr quand ça ne va pas, que c'est nul et franchement mauvais malgré les intentions et les idées géniales manifestées en entrevue, que les questions surgissent, lancinantes pourquoi? Pourquoi me faire ça à moi? Mais de quoi j'ai l'air, bon dieu? Pourquoi ne pas avoir choisi le tourisme vinicole, l'interprétation du tarot ou le fromage de chèvre, à nouveau? Toutes questions par ailleurs vides et plus ou moins pertinentes devant l'impression de nudité démasquée qui doit être vécue par ceux et celles qui n'ont pas le choix de continuer à creuser davantage leur tombe à chaque soir, à chaque représentation.

Pourquoi, doncÉ Parce que le fossé fait partie du jeu. Parce qu'il est intéressant de savoir ce que les gens veulent faire pour mieux évaluer ce qu'ils font. D'étaler l'intention la plus vive d'un concepteur pour mieux comprendre ce qu'il en a fait. Pas pour avoir l'air de faire partie du show et de vouloir le vendre avant de l'avoir vu, comme la peau de l'ours. Pas parce qu'on tire plaisir à faire de la plogue en escomptant que tout le monde vous trouve fin...

Le métier me fait rencontrer des gens qui sont à la veille d'accoucher d'un spectacle sur lequel une bonne dizaine de personnes, en moyenne, ont planché pendant des mois. Des comédiens qui courent d'une répétition à une émission de télé ou à un plateau de tournage, des éclairagistes, des concepteurs visuels et des musiciens qui fonctionnent sur des horaires débilitants et des metteurs en scène qui roulent souvent entre deux, sinon trois spectacles en même temps. Un truc qui a germé dans cette zone indéfinissable où se côtoient le besoin de dire des choses sur une scène de théâtre et la passion de le faire dans une forme différente, plus sentie, plus signifiante. Un truc tout chaud encore, qui sent la passion, la sueur, le travail et l'invention. Parce qu'à chaque fois, c'est la même chose: les artisans du théâtre de création que l'on fait ici mettent leurs tripes dans l'aventure. Et il n'est pas «gênant» d'en témoigner. Mais il arrive qu'on se trompe, tous, dans ses choix.

Parce qu'au bout du compte, le spectacle n'est pas le discours que l'on a sur le spectacle. Parce que c'est là que ça se joue, sur scène, en peau, devant et avec le public. Chaque fois.

En vrac

-On connaissait les finalistes depuis la semaine dernière... et voilà que l'Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT) dévoilait hier ses gagnants pour la dernière saison. À Montréal, on a choisi Les Aveugles de Maeterlinck dans la mise en scène de Denis Marleau en notant que la «production marque l'aboutissement d'une démarche aussi exigeante que novatrice, qui repousse les limites du théâtre». À Québec, le prix de la critique était remis à Wajdi Mouawad pour sa mise en scène des Trois soeurs de Tchekhov en soulignant «l'arrimage aussi original qu'accompli du texte à la sensibilité de notre époque». L'AQCT remettait aussi un prix spécial à Céline Bonnier — la cofondatrice de Momentum était aussi de la distribution des Aveugles — pour «son engagement, sa rigueur et sa polyvalence». Bravo; on ne peut qu'être d'accord avec tout cela.

Rappelons que du côté d'Ottawa, le Cercle des critiques de la capitale remettait la semaine dernière ses palmes d'excellence à Denis Marleau pour sa mise en scène de Au coeur de la rose de Pierre Perreault, à Pierre Lebeau pour son rôle dans Novecento d'Alessandro Baricco et à Catherine Granche pour sa scénographie de Au coeur de la rose.

-À compter de ce soir et jusqu'au 26 octobre, La Nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès sera repris dans la brillante mise en scène de Brigitte Haentjens mettant en vedette James Hyndman. Après plus de 80 représentations données à guichet fermé à Montréal depuis 1999, la pièce sera présentée dans une chambre de l'hôtel Bank de Gatineau (Hull) en coproduction avec le Théâtre français du CNA dans sa série Les Inclassables. Le nombre des places étant limité, on est prié de réserver au (613) 947-7000.

-Ce soir aussi, le texte qui avait reçu la Prime à la création du Fonds Gratien-Gélinas en 1998, Dévoilement devant notaire de Dominick Parenteau-Lebeuf, sera créé dans la salle Jean-Claude Germain du Théâtre d'Aujourd'hui. Marc Béland signe ici la deuxième mise en scène de sa carrière et dirigera les comédiens Henri Chassé, Nicolas Pinson et Isabelle Roy dans ce que l'on décrit comme une «visite impudique dans les méandres d'une féminité emmêlée dans l'écheveau de l'héritage maternel».

-L'Académie québécoise du théâtre (AQT) qui organise la Soirée des Masques, lançait la semaine dernière la toute récente mouture du site Internet Théâtre Québec. On trouvera là une foule d'outils intéressants permettant de savoir d'un clic de souris quels sont les spectacles à l'affiche un peu partout au Québec (la section Théâtre à l'affiche) ou encore des liens Internet renvoyant à une impressionnante liste de sites reliés au théâtre (Théâtre sur la toile). Une troisième section, Théâtre à l'oeil, est une sorte de cybermagazine animé par Jacques Lessard. On apprendra là,que Michel-Marc Bouchard est actuellement en résidence à Florence au Teatro della Limonaia et qu'il met la dernière main à deux textes: Il pittore di madonne et La nascita di un quadro (Le Peintre de madones et La Naissance d'un tableau) qui seront traduits et mis en espace Barbara Nativi. Le site est remarquable autant par sa facilité d'utilisation que par la quantité d'informations qu'on y trouve. C'est à noter absolument: théatrequebec.com