Télé-Serial

Faisant contre mauvaise fortune bonne apologie, le numéro du 21 octobre de la revue américaine Time porte sur «la science d'attraper un tueur». Quel que soit le résultat des arrestations effectuées hier, la science n'a pu empêcher que le sniper de Washington fasse 12 victimes. Il semble en outre que les deux personnes arrêtées se soient livrées à la police, après avoir communiqué avec elle pour faire apparemment une demande d'argent, et que leur identification ne soit pas le fruit d'une enquête «scientifique».

Cette série de meurtres a fait l'objet de maints commentaires douteux. Par exemple, un tueur en série ne peut s'arrêter avant d'être pris. Or, l'ancêtre moderne de la pratique — Jack l'Éventreur — a cessé de tuer sans qu'on l'ait pris. En 1975, un tueur en série qui opérait à Wichita aux États-Unis, en présentant tous les traits du psychopathe sexuel, s'est arrêté sans qu'on ait su comment ni pourquoi. Le malentendu le plus profond concerne toutefois ce qu'on peut attendre de la police dite «scientifique», qui comporte plusieurs variantes.

La première de ces variantes réside dans les expertises médico-légales et l'utilisation de diverses sciences comme la biologie (tests d'ADN), la chimie (analyse d'indices matériels prélevés sur une scène ce crime) et la balistique (identification des projectiles). La nature scientifique de ces expertises est véritable. Toutefois, les laboratoires où elles sont effectuées sont notoirement lents à les produire et la qualité de leur travail n'est pas constante. Ces expertises conduisent rarement à l'identification d'un suspect et à son arrestation. Elles ne servent qu'à confirmer ce qu'un policier d'expérience sait déjà de l'analyse des faits.

Par exemple, les expertises balistiques démontrent qu'une même arme est utilisée dans les meurtres commis dans la région de Washington, ce qui autorise l'hypothèse d'un tueur en série. Toutefois, la somme des indices convergents aurait été suffisante pour qu'un enquêteur parvienne à la même supposition, même si l'on n'avait pas disposé d'expertises balistiques. La fonction première de toutes ces expertises est de prouver après coup qu'un individu arrêté sans leur secours est bien le coupable recherché.

Il existe une seconde forme d'expertise qui suscite présentement un engouement dans la presse (et auprès des étudiants): le profilage criminel. Cette forme d'expertise a été développée à partir de 1972 par un agent du FBI, John Douglas (il a raconté son odyssée dans un livre de 1995, intitulé Mind Hunter, en se donnant pour rien de moins que le Lone Ranger, p. 279). M. Douglas a été longtemps le seul spécialiste du profilage au FBI; même aujourd'hui, l'unité du profilage (Investigative Support Unit) de ce corps policier de 12 000 membres ne compte pas plus d'une douzaine de personnes.

Le profilage a d'abord consisté en une série d'approximations utiles pour un enquêteur, tirées de l'analyse d'affaires antérieures similaires (ce serait, par exemple, plutôt des jeunes qui sont coupables d'agression sexuelle commise contre des victimes âgées). Il a toutefois évolué vers la recherche plus ambitieuse de la «signature» individuelle d'un prédateur, sans qu'on se rende bien compte du caractère incertain des signatures reconstituées. Témoin, ce profil d'un tueur, extrait de l'ouvrage de M. Douglas: «Un homme blanc au chômage, doué de force physique et souffrant de sentiments d'infériorité» (p. 360). On est loin d'une signature individuelle. En fait, aucun suspect ne fut arrêté à partir de ce profil, bien que le nombre des victimes pourrait se chiffrer à une cinquantaine. Débutant en 1982, la série semble s'être arrêtée en 1988, sans que l'affaire ait été résolue.

Dans le cas du sniper de Washington, les «profileurs» ne semblent s'entendre que sur une chose: le tueur est de sexe masculin. À partir de là, trois profils largement divergents ont été élaborés. Un premier expert soutient que ces meurtres ont été commis par deux adolescents (32 % des attentats perpétrés par des snipers seraient le fait de jeunes). Un second groupe d'experts affirme que le tueur est un adepte de la chasse, caractérisé par son machisme: celui-ci ne serait pas un militaire, mais une personne frustrée de n'avoir pas été acceptée dans les rangs des tireurs d'élite de l'armée ou de la police. Un troisième expert, qui dispose d'une large banque de données, a dressé le profil classique d'un tueur solitaire, introverti et calculateur.

Ces profils ne paraissent pas être d'un grand secours pour trouver le sniper de Washington. Au plus permettent-ils d'écarter des suspects (les femmes: 94 % des snipers sont des hommes) et de soumettre à un interrogatoire plus serré un suspect arrêté par la police.

Si les profils sont d'un maigre rapport pour identifier un assassin, ils possèdent une valeur ludique unique. On ne peut jouer à «Qui est le tueur?» quand ce dernier est un serial tuant au hasard. Trop de possibilités, pas assez de réalité pour que le jeu nous accroche. Avec les profils, on progresse: le nombre des choix est assez réduit pour qu'il y ait une vraie compétition entre les devins. Le tueur est-il ado, macho ou solo, selon le pif du nigaud qui participe à ce nouveau jeu vidéo? Dans cette roulette à vide, on ne sait s'il faut cyniquement faire sa mise. Ce qui est sûr, c'est que rien ne va plus.

L'auteur est professeur à l'Institut international de criminologie comparée de l'Université de Montréal.