Pédophilie - Le Vatican n'a pas tort d'inviter l'Église américaine à plus de discernement

Le rejet par Rome de la «charte de Dallas» sur la pédophilie n'a pas manqué de surprendre. Peu avant que les évêques des États-Unis ne décident d'exclure du ministère un prêtre fautif, le pape n'avait-il pas dit, en avril, qu'il n'y a pas de place dans le sacerdoce ou la vie religieuse pour «ceux qui font du mal aux jeunes»?

Fort de ce discours de Jean-Paul II, l'épiscopat américain avait résolu d'exclure dorénavant du ministère tout prêtre ou diacre commettant une telle agression sexuelle. Il en irait de même pour les prêtres «récidivistes». (Toutefois, un ecclésiastique n'ayant erré qu'une fois pouvait rester dans le clergé — à condition de recevoir un traitement ou de n'avoir pas été «diagnostiqué» pédophile — ce qui avait suscité des protestations chez les victimes.)

Jugeant cette politique confuse et peu conciliable avec le droit ecclésiastique, le Vatican a imposé aux évêques une nouvelle réflexion et une révision en commun des dispositions de leur charte. Une commission formée de représentants romains et américains doit soumettre d'ici peu un nouveau projet disciplinaire.

À en juger par les dépêches d'agences, la position de Rome n'est pas elle-même très claire. Certes, le principe de justice invoqué par le Vatican est irrécusable. «Il n'est pas juste que sur une accusation non démontrée on puisse ruiner un homme socialement, moralement, spirituellement et économiquement», a expliqué le cardinal Dario Castillo Hoyos. Pas plus l'Église que la société, en effet, ne saurait condamner une personne sur la foi de soupçons, de rumeurs ou d'accusations non fondées.

Toutefois, cette position soulève quelques

problèmes.

Preuve difficile à faire

D'abord, elle ne tient pas compte de la difficulté de preuve qu'on rencontre dans les affaires du genre. Les victimes souvent se taisent. Par contre, de graves injustices ont été commises, certaines accusations se révélant sans fondement. Si la preuve de ces crimes a été facilitée, notamment quand la victime présumée est un enfant, l'expérience a aussi montré qu'il fallait ici redoubler de prudence. Un tribunal ecclésiastique aura-t-il les moyens de faire mieux qu'un tribunal civil?

Ensuite, si un ecclésiastique reconnaît ses torts ou que la preuve est faite de son inconduite, faudrait-il le garder dans le ministère, au risque de heurter les victimes, les fidèles et le public? À l'inverse, peut-on l'en écarter complètement, comme si sa faute était irrémédiable?

Enfin, bien que la personne en cause ait des droits, notamment celui de n'être pas sanctionnée arbitrairement, a-t-elle celui de rester dans un poste d'autorité quand la confiance, à tort ou à raison, n'existe plus à son endroit?

Le porte-parole des évêques, Mgr Wilton Gregory, a minimisé les objections du Vatican et la remise en question de l'exclusion des prêtres fautifs. Pourtant, une révision en profondeur pourrait être nécessaire. Les évêques n'ont-ils pas cédé à l'indignation populaire davantage qu'ils n'ont procédé à un examen approfondi?

Principe de la conversion

Rome insiste sur un autre principe. Il ne faut pas sous-estimer, dit-on, la possibilité d'une conversion morale et d'une rééducation du comportement. «Combien de saints l'Église a-t-elle canonisés alors qu'ils avaient mené une vie non conforme à la loi de l'Église avant de se convertir!», a lancé Mgr Castillo. Ce rappel n'a rien de surprenant dans le christianisme.

Mais là, deux difficultés majeures se présentent.

Les problèmes d'agression sexuelle sont-ils réductibles à des fautes morales qu'une «conversion» pourrait résoudre? Ou ne s'agit-il pas aussi d'une désorganisation psychique qui ne saurait être résolue par les seules voies de la religion?

Et, dans les cas graves, existe-il un remède efficace? La récidive ou la rechute n'est-elle pas le lot de la plupart, «délinquants» ou «malades»? Le bilan des prédateurs sexuels traités en prison n'est guère encourageant, du moins dans l'état actuel

des connaissances.

Mais, qu'on pardonne au coupable selon le voeu de Rome, ou qu'on l'écarte du clergé suivant la proposition des évêques, le problème ne sera réglé ni pour l'individu ni pour ses victimes potentielles à moins de mesures plus appropriées.

Or, l'Église catholique n'est pas dépourvue d'expérience à cet égard. On a certes accusé les évêques de protéger ces prêtres, de les déplacer de paroisse en paroisse et d'acheter le silence des victimes. Le dossier n'est pas impeccable à ce chapitre, c'est le moins qu'on puisse dire. Mais on ne saurait soutenir que les autorités religieuses n'ont rien fait pour enrayer le fléau.

Des cliniques

La crise aux États-Unis a révélé l'existence d'un centre de traitement au Nouveau-Mexique. D'autres centres existent au Maryland et au Connecticut. Dans les années quatre-vingt, la clinique des désordres sexuels de l'Université John Hopkins a traité des membres du clergé. Au Canada, depuis 1966, une clinique catholique privée accueille des prêtres et des religieuses que leur évêque ou leur communauté envoie en thérapie.

Cette clinique a fait l'objet d'un reportage fort instructif, en avril, dans le National Post. Southdown, maison discrète au nord de Toronto, a accueilli pas moins de 4500 patients, venus du Canada anglais et de l'étranger, y compris des non-catholiques. Dépression, épuisement, alcoolisme, toxicomanie et dysfonctions sexuelles y ont été traités sous la supervision d'un personnel professionnel.

Accueillant une quarantaine de personnes à la fois, la clinique n'a jamais vidé sa liste d'attente. C'est le signe de son succès, mais aussi une confirmation de l'ampleur du problème. Depuis 1976, autant de femmes que d'hommes y sont traités. La psychothérapie y fait bon ménage avec la spiritualité, le yoga avec la prière. Contrairement à d'autres cliniques qui boudent l'apport religieux au traitement, Southdown mise sur cette dimension.

Sa directrice, la psychologue Donna Markham, a confié à la journaliste Sarah Schmidt, que la plupart des patients vivaient, par la suite, une existence plus saine et plus heureuse et avaient pu reprendre une activité religieuse. De ces succès qui rayonnent à l'extérieur du pays, l'Église canadienne devrait être fière, estime Mme Markham, elle aussi religieuse.

Bien que Southdown ne tienne pas de registre des rechutes, les échecs seraient rares. Cependant, la clinique ne traite pas principalement des cas de désordre sexuel.

Ces cas, vu la confidentialité médicale, n'étaient pas signalés à la police, mais discutés avec le patient et les autorités religieuses. (Les évêques canadiens se sont fait, depuis 1992, une obligation de les signaler aux autorités civiles.)

Or, plusieurs experts qui ont participé plusieurs années durant à ces services thérapeutiques, tant aux États-Unis qu'au Canada, mettent en cause non seulement des lacunes individuelles chez ces patients, mais une faille structurelle dans le recrutement et la formation des gens d'Église. L'immaturité des recrues formées à l'écart de la vie réelle, notamment quant aux relations entre sexes, expliquerait la plupart des cas de préférence sexuelle pour les adolescents (ou d'ébophilie, déviation que le vocabulaire clérical distingue de la pédophilie).

Si ces experts ont raison, la révision qu'envisage Rome devrait aller beaucoup plus loin qu'on ne l'a envisagé jusqu'à maintenant. La réforme exigera de distinguer des situations problématiques différentes, mais aussi de remettre en question le recrutement sinon le célibat des membres du clergé. Le virage pourrait être bénéfique à toute la société.

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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