Essais québécois - Y'a pas plus beau métier que philosophe

Sylvain Lelièvre, dans sa belle et réconfortante chanson intitulée Le Plus Beau Métier, affirme que, s'il avait le choix, il serait facteur, docteur, professeur ou, bien sûr, chanteur, parce qu'il n'y a pas plus beau métier, respectivement, que de «porter des lettres», «panser les blessures», «interroger la vie» et «tenir parole». La force de cette chanson tient à ce qu'elle dit avec douceur et respect qu'un métier n'est pas qu'un gagne-pain, mais une façon d'appréhender la vie, de s'inscrire dans la communauté des humains et d'y participer. Mon père, par exemple, m'a transmis cette habitude de demander aux gens que je rencontre pour la première fois ce qu'ils font dans la vie, c'est-à-dire quel est leur métier, comme si la réponse à cette question, sans résumer l'être, nous apprenait au moins beaucoup sur lui. Avoir un métier, exercer une profession, c'est, en effet, surtout si cela relève d'un choix, participer au monde d'une façon particulière.

Aussi, quand quelqu'un nous répond qu'il fait ceci ou cela dans la vie, nous lui attribuons déjà certaines attitudes ou certains réflexes, mais, ce faisant, nous nous trompons souvent, non seulement parce que, je l'ai mentionné, le métier ne résume pas l'être, mais aussi parce que, malgré nos prétentions, qui sont souvent des préjugés, nous connaissons mal la substance de ces activités professionnelles.

La collection «Profession», lancée par les Presses de l'Université de Montréal en début d'année avec des titres comme Profession lexicographe, de Marie-Éva de Villers, et Profession astronome, de François Wesemael, vise justement à corriger nos lacunes en ces matières, surtout en ce qui concerne les métiers intellectuels qui exigent une formation universitaire.

Dans Profession philosophe, Michel Seymour présente son propre parcours en répondant «à la question de savoir comment se vit l'existence d'un philosophe dans la Cité» et en réfléchissant aux relations qu'un philosophe entretient «avec la société dans laquelle il se trouve, à commencer par la société des philosophes». Le résultat de cette démarche est à la fois instructif et passionnant parce que, au lieu de s'en tenir à des généralités, Seymour expose de façon très concrète sa propre expérience, ce qui lui permet de philosopher pour nous expliquer ce que c'est qu'être philosophe.

«Imaginez-vous donc, écrit-il, un philosophe québécois, francophone, nationaliste, partisan des droits collectifs pour les peuples, critique de l'individualisme nord-américain, favorable à l'autodétermination du peuple québécois et qui propose de surcroît des arguments favorables à la sécession du Québec!» Conclusion de l'auteur lui-même: «[...] il s'agit très certainement du pire choix de carrière qu'un philosophe québécois puisse se donner s'il veut faire sa marque sur la scène internationale, en particulier si son objet d'étude est la philosophie analytique.»

Engagement intellectuel

Seymour, qui enseigne à l'UdeM, se revendique en effet de ce dernier courant, né au début du XXe siècle, qui a pour caractéristiques d'adopter un esprit scientifique, de se manifester surtout «sous la forme d'articles dans des revues» essentiellement anglo-saxonnes et d'être obsédé par la question du langage. Aussi, fier francophone et souverainiste, Seymour n'a pas la partie facile puisque, partout dans le monde, on le boude à la fois pour des raisons linguistiques et idéologiques.

Il critique, dans cet opuscule, trois contraintes que l'état actuel de sa profession, dans le courant qui est le sien, lui impose. D'abord, la propension de ses collègues à «modeler le travail philosophique sur l'activité scientifique». Seymour, évidemment, ne conteste pas la nécessité, pour celui qui pratique la philosophie analytique, de rester en contact avec la recherche scientifique, mais il refuse la tentation de confondre l'une et l'autre et plaide pour l'autonomie de la philosophie et de ses tâches spécifiques (concepts, thèses, arguments). «Les philosophes, constate-t-il, ont parfois tellement mauvaise conscience de n'être que philosophes qu'ils oublient de réaliser ces tâches essentielles. Cela donne de la mauvaise philosophie qui se présente comme de la science, mais qui n'en est pas.»

Deuxième contrainte: l'hégémonie de l'anglais dans son domaine de recherche. Encore là, s'il reconnaît la nécessité, pour le philosophe analytique, de pratiquer l'anglais pour se tenir au courant des travaux, majoritaires, publiés en cette langue, il rejette l'idée que ce type de philosophie ne peut se faire qu'en anglais et en appelle à un esprit de résistance dans le respect du principe de la diversité culturelle. La reconnaissance internationale en pâtit, bien sûr, mais le combat est nécessaire.

Tout comme est nécessaire, selon lui, le combat contre l'individualisme, qui tient lieu de prémisse non argumentée à la plupart des penseurs libéraux. Évoquant son «obsession communautaire», Seymour critique le libéralisme individualiste, qui rejette avec force le nationalisme — celui des autres, quand il est minoritaire — en camouflant son nationalisme étatique derrière un individualisme moral. Le philosophe rappelle à ses adversaires que «la nation a été et est toujours l'un des terreaux les plus fertiles pour la réalisation d'un système de droits et libertés garanti à tous les citoyens» et qu'il importe, en ce sens, de reconnaître juridiquement les nations minoritaires pour vraiment respecter l'esprit du libéralisme.

Philosophe qui ne craint pas l'engagement intellectuel, Seymour n'a pas choisi la voie facile. Parce qu'il pratique une philosophie d'inspiration anglo-saxonne, les étudiants, écrit-il, le trouvent trop américain. Les fédéralistes, eux, abhorrent son souverainisme et les indépendantistes, en retour, l'accusent d'être trop mou. Le courage, son oeuvre en est la preuve, n'est pas toujours tapageur.

Être un intellectuel, au Québec, conclut Seymour, n'est pas une sinécure. Notre société est souvent anti-intellectuelle, et plusieurs intellectuels lui rendent bien ce mépris en se réfugiant «dans une attitude hautaine» qui confine parfois à la lâcheté. Quant aux médias, ils privilégient surtout les experts, fantasment sur «l'intellectuel étranger», n'invitent que les vedettes et rejettent les «opinions complexes et sophistiquées». Les sites Internet et les blogues, écrit Seymour de façon peu convaincante, permettront peut-être enfin aux intellectuels de se faire mieux entendre.

Le philosophe, devant ces constats, est-il déprimé? Pas du tout, répond un Seymour plein d'entrain et stimulant qui affirme que la vie, les gens qu'il aime et sa profession «font de [son] être philosophique et intellectuel une personne qui, fondamentalement, respire la bonne humeur». On me permettra d'en dire autant en ce qui me concerne.

louiscornellier@parroinfo.net

***

Profession philosophe

Michel Seymour

Les Presses de l'Université de Montréal

Montréal, 2006, 72 pages