Les Outgames ou les jeux de la fortune

Le 29 juillet s'ouvriront à Montréal les premiers Outgames mondiaux, aussi appelés Rendez-vous Montréal 2006, des jeux internationaux destinés aux communautés gaies, mais qui sont ouverts à tous, précisent les organisateurs. On y attend près de 12 000 athlètes provenant de 109 pays. Les concurrents hétérosexuels pourront participer aux compétitions sportives et artistiques, dans un esprit de rapprochement entre deux visions du monde: le but des Outgames étant évidemment de combattre les préjugés contre les personnes homosexuelles. L'intention est fort louable, mais on peut se poser quelques questions, à commencer par celle-ci: ce genre de happening est-il un moyen efficace de combattre la discrimination et les idées reçues sur les communautés gaies?

Allons plus loin: ces jeux sont-ils encore nécessaires aujourd'hui? Est-ce le meilleur service à rendre aux individus que de les identifier à un ghetto? La cause homosexuelle n'a-t-elle pas assez évolué pour que nous nous passions de ce type d'événements? Les athlètes gais, si tant est que leur orientation sexuelle soit connue et pertinente au regard de leur discipline, ne peuvent-ils pas s'inscrire aux Jeux olympiques ou aux autres compétitions internationales?

Le Canada permet désormais le mariage gai, ce que plusieurs pays apprécient; n'est-ce pas le signe d'une évolution en faveur des droits civiques? N'avons-nous pas avancé? Pour tout dire, les Outgames me paraissent anachroniques; c'est comme si les femmes organisaient des Jeux féminins, pour réclamer, par exemple, l'équité salariale: il y a certes des ratés dans la reconnaissance de nos droits, mais les outils juridiques et légaux existent et permettent aux personnes victimes de discrimination de réclamer justice. Bref, le gros du travail n'est-il pas accompli?

Je suis peut-être trouble-fête, mais ces Jeux m'apparaissent d'abord et avant tout comme une foire commerciale en bonne et due forme, pendant laquelle des touristes étrangers viendront dépenser chez nous de précieux dollars. Je ne crois pas qu'il soit cynique de relever l'opportunisme du milieu touristique. D'ailleurs, la Société de développement commercial du village gai aimerait que les magasins restent ouverts plus tard, histoire de ne pas rater les occasions de vente. L'initiative consistant à présenter les Outgames au monde entier est aussi une façon de vendre Montréal, son ouverture d'esprit, son charme: cette opération — désolée de le dire — instrumentalise la condition gaie.

Connaissez-vous les LGBT, au nom de qui on organise ces Jeux? C'est un acronyme qui signifie «Lesbiennes, Gais, Bisexuels et Transgenre»: des gens qui vivent une sexualité différente, non conformiste, ou qui n'ont pas la même orientation sexuelle que ce qu'on appelle la «norme». Une vaste appellation qui regroupe finalement tout plein de gens assez différents les uns des autres: en quoi la situation d'une personne dite « transgenre » (quelqu'un dont l'identité sexuelle est trouble, ou encore qui ne veut pas choisir d'être un homme ou une femme et qui «transcende» les genres) et célibataire, peut-elle correspondre à celle d'une lesbienne qui élève ses enfants? En fait, on met dans le même panier toutes sortes d'individus, qui ne répondent pas à la vision classique de la famille, du couple, de la féminité et de la masculinité. Toutefois, grâce à cette appellation (LGBT), on maintient les spécificités de chacune des communautés. Ça fait bien des gens qui ne se ressemblent pas tant que ça, mais qui partagent au moins une expérience: celle de subir, trop souvent, la haine ou la discrimination. Voilà pourquoi, dit-on, il faut mettre sur pied cet événement.

Mais les Outgames donnent-ils vraiment l'occasion de dénoncer l'injustice? Je n'en suis pas certaine. J'ai surtout l'impression que Montréal deviendra grâce à ces Jeux une destination de choix pour les communautés gaies — et je n'ai absolument rien contre. Mais la plus grande chose que les gais et les hétéros auront en commun pendant quelques jours, ce sera de pouvoir dépenser de l'argent dans une ville qui a besoin de publicité et de retombées économiques, quel que soit l'événement: plus celui-ci est important, mieux ce sera. Bref, ce ne sont pas les valeurs de justice et d'égalité qui auront la vedette pendant ces jeux mondiaux, mais le pouvoir d'achat de tous ceux qui viendront visiter notre ville, qu'ils soient gais ou non. On est loin de se préoccuper de droits humains.
8 commentaires
  • Valdor Lagacé-Gallant - Inscrit 21 juillet 2006 09 h 05

    Out ! Les Jeux.

    Personellement, je vois ces jeux comme un aboutissement. Il n'y a rien de plus normal que de s'amuser, en jouant.

    Malgré tout ce que l'on peut en dire, il n'en demeure pas moins que c'est un lieu de rencontres extraordinaires.

    J'en ai marre d'entendre parler de ghetto quand il s'agit du milieu homosexuel. Justement,en "sortant", les gais vont briser cette image trop répandue chez les autres...

    Si ces jeux permettent,un tant soit peu,de libérer certaines personnes de leur lourdeur de vivre, tant mieux.

    Venez donc vous amuser et sortez de vos têtes d'analyses journalistiques.

  • Roland Berger - Inscrit 21 juillet 2006 09 h 33

    Minorité vue par la majorité

    Madame, sous les dehors d'une argumentation réfléchie, vous vous faites l'instrument de la position de la majorité (les hétéros) sur une minorité (les GLBT). Cette majorité ne voit pas l'utilité d'organiser des jeux olympiques hétéros, elle les a déjà. Et si les homosexuels étaient si bien accueillis dans les milieux du sport que vous le croyez, il n'y aura pas de jeux olympiques gais. Enfin, il faut être d'une minorité pour comprendre la vertu du sentiment d'appartenance à un groupe dans lequel on se reconnaît et on est reconnu. Il en va de la sécurité affective et de la santé mentale pour plusieurs. Les hétéros ne savent pas cela. Le plus gros est fait, dites-vous. Je suis porté à penser que vous en avez parlé à vos quelques amis homosexuels priviligiés. De grâce, suivez ce qui se passe au Canada et aux États-Unis et vous comprendrez que le gros est en train d'être battu en brèche par la pointe de l'iceberg que constitue la droite religieuse.

  • Bjørn Fosseberg - Inscrit 21 juillet 2006 13 h 50

    Toutes les occasions sont bonnes

    Dans son texte Les Outgames ou les jeux de la fortune, Pascale Navarro laisse entendre que de tels jeux ne seraient plus nécessaires, la lutte pour le respect de droits des gais et lesbiennes étant si bien avancée. Il est vrai que le Canada fait figure de chef de file dans le domaine. Au Canada, les personnes ayant une sexualité minoritaire jouissent désormais des mêmes droits juridiques que leurs concitoyens. Elles peuvent vivre ouvertement leur vie sans crainte de violence, du moins dans les grandes villes, dans certains quartiers. Or, parmi les 109 pays dont proviennent les participants aux Outgames, le Canada est l'un des seuls, avec la Belgique, les Pays-Bas et les pays scandinaves, où la situation des LGBT est aussi bonne, où leurs droits ne sont pas systématiquement bafoués. Surtout pour les sportifs donc originaires de pays plus répressifs, les Outgames constituent l'occasion de se retrouver avec leurs semblables, de vivre au grand jour leur identité et de puiser dans ce ressourcement le courage nécessaire pour rentrer chez eux et poursuivre la défense de leurs droits ou affronter un quotidien meublé de silences, de demi-mensonges protecteurs et du déni forcé d'éléments pourtant fondamentaux de leur identité. L'être humain étant un animal social, nous avons tous besoin de nous retrouver en groupe. Ainsi, si les Outgames ne sont plus nécessaires, comme le soutient madame Navarro, et bien annulons aussi le Festival de Jazz, les Nuits d'Afrique, les rassemblements de Billy Graham, les célébrations de la Saint-Jean Baptiste, puisque les groupes que rassemblent ces manifestations devraient se contenter d'être conscients de ce qui les distingue de la masse, à titre individuel, sans éprouver le besoin de se réunir en grand nombre pour en faire étalage.

    Pascale Navarro prétend par ailleurs que les sportifs gais et lesbiens pourraient à présent facilement se joindre à des équipes « normales ». Mieux que je ne saurais le faire, Mark Tewksbury infirme cette prétention dans son livre Inside Out : Straight Talk from a Gay Jock, où il rend compte des obstacles qu'il a dû surmonter en tant que nageur d'élite gai. Il est en effet l'un des rares sportifs gais à s'être affiché ouvertement, les nombreux autres étant essentiellement réduits au silence. On n'a qu'à penser au patinage artistique, où la présence d'homosexuels relève de la lapalissade, mais où très peu de patineurs gais n'osent risquer leur carrière en l'annonçant ouvertement, tant la crainte de l'opprobre demeure dominante. Je puis dire aussi que les autres ados de mon équipe de natation n'étaient guère très tendres dans leurs réflexions sur les « tapettes » et autres « homos ». Jamais je n'aurais osé afficher mes couleurs en plein vestiaire. Le danger de réaction violente de leur part ne m'était alors que trop palpable.

    Depuis mon adolescence, les Canadiens ont fait du chemin dans leur reconnaissance des LGBT en tant que personnes dignes de respect. Dans d'autres pays aussi, les progrès sont notables. Cela dit, au Canada ou en Belgique, où j'habite avec mon mari, je me vois obligé de reprendre des connaissances qui prennent des nouvelles mon « ami », vocable réducteur s'il en est, dans deux pays où le mariage gai est pourtant reconnu.

    Alors, les Outgames demeurent nécessaires, essentiellement comme lieu de rassemblement pour des sportifs d'une centaine de pays dont le quotidien est parfois solitaire et hostile. Si la manifestation se traduit par des bienfaits pour l'économie de Montréal, qui sait saisir l'occasion de briller comme vitrine d'un pays fort respectueux des droits des LGBT, tant mieux !

    Bjørn Fossberg
    Bruxelles

  • claude adam - Inscrit 21 juillet 2006 14 h 55

    Out Games pis apres

    On commence a dire qu on accepte les gens dans leur difference , ensuite on dit que des jeux standard ca irait mais vous n'avez pas la moidre idée ce que ces happening peus donner comme fierté dire qu'il y a un coté commerciale
    c est surprenant dans le monde que l'on vit maintenant.En passant il y a une conference sur les droits humains au debut du out game
    et des gens invites a nos frais pour l entraide pas pire pour une foire commerciale

  • bencoudon - Abonné 22 juillet 2006 00 h 12

    Hétérosexisme primaire

    Madame Navarro, votre article sur les Outgames en ce vendredi,est une aberration!

    Celui-ci ne tient pas compte des informations publiées dans le cahier la fin de semaine dernière sur le sujet dans ce même journal et de ceux de l'Actualité de ce mois.

    Aucune mise en contexte récente ou historique sur les jeux gais, ni sur le pourquoi des Outgames, alternative aux Gay Games de Chicago.

    Et surtout, ce silence sur la série de conférences, entre autres, sur la notoriété des participants internationaux dont madame Louise Harbour, pour ne nommer que cette dame qui a accepté de participer a l'ouverture de ces conférences. Cette séries de conférences donnera lieu a une déclaration de Montréal sur les droits des GBLT. Ëtes-vous allée sur le site Web des outgames 2006 ? Pourquoi ne pas en donner l'adresse comme on le fait dans la majorité des articles maintenant ?

    En tant que membre de l'équipe du Devoir, votre manque de rigueur me stupéfait et me désole. Ce journal m'a habitué aux nuances et mises en contexte. Vous auriez intérêt a demander conseils a vos collègues Courtemanche et Rioux qui eux, ont de la perspective. Sans que l'on ne se sentent obligé d'être en accord avec eux, ils imposent le respect.

    Pour ma part, la tenue de cet événement commanderait un bilan des 50 dernières années de la vie gaie au Québec que l'on passe malheureusement sous silence. Pourtant, la matière est dense. On parle ici, qu'on le veuille ou non, d'un événement historique pour la communauté GBLT du Québec.

    Les GBLT sont encore ostracisés dès leur entrée en milieu scolaire et par la suite. Rien n'a changé si ce n'est que l'hypocrysie sociale est devenu économiquement et politiquement rentable. L'économie, est le seul point d'ancrage de votre propos, lequel est malheureusement et uniquement ciblé, négativement, sur les commerçant du Village gai. Que dire des bénéfices pour les hôtels environnants, les B&B, les restaurants, les institutions muséales, théâtres, etc., pour la Ville de Montréal et pour le gouvernement du Québec qui en récolteront les fruits? Tout cela, pareillement aux autres activités sportives, festives ou culturelles qui jalonnent le calendrier de la métropole.

    Un rassemblement de RTLB est certes aussi rentable que ceux des médecins, chercheurs, gens d'affaires, politiciens et autres dont Tourisme Montréal ne cesse de solliciter la présence.

    Il ne faudrait pas oublier les régions limitrophes et autres, espérons-le, en cette saison touristique qui bénéficeront de l'événement. Et, peut-être même les autres régions qui auraient pu en bénéficier davantage n'eut été de plus de cran pour solliciter cette clientèle (peut-être non désirée).

    Ce constat ne tient pas compte de tous les GBLT du Québec qui sillonneront la province afin d'assister fièrement et solidairement aux Outgames.

    Je souligne également l'occasion unique que représentent les Outgames pour tous les GBLT du Québec, qui ont établis des amitiés (ou trouver l'amour)en province et dans le monde, pour accueillir leurs semblables, en cette terre... d'ouverture??? Vous m'en faites douter madame!

    Parmi les participants et participantes des Outgames, il y aura des individus, hommes ou femmes, qui pourraient être lapidés, emprisonnés, pendus ou tués dans leur pays d'origine si leur présence a ces jeux était connue. Y avez-vous réfléchi? Certes non puisque vous pasez la question sous silence.

    Un peu de discernement s'il vous plaît! Vous faîtes honte au Devoir et au lecteur que je suis.

    Nous serions donc une société ouverte ? Je crains que tous ceux et celles qui s'apprêtent a franchir leurs frontières respectivse, avec crainte ou apréhension en l'état des conflits actuels, ne mettent un trait sur leurs espoirs en vous lisant madame.

    Bien certainement il n'y a plus d'homphobie au Québec! C'est ce que tous et chacun se plaisent a dire, en privé du moins. Balivernes et sottises (lisez Denise Bombardier dans ce même journal)!

    Votre article transpire l'hétérosexisme ambiant dont nos mères, nos soeurs et nos amies(?) se font porteuses dans les médias actuellement. Votre propos a le ton de l'homophobie déguisé en hétérosexisme primaire.

    Auriez-vous madame, un voisin ou une voisine, un ami ou une amie, un cousin ou une cousine, un neveu ou une nièce, ou pire!!! un frère ou une soeur, un fils ou une fille en devenir, dont la vie teintée des couleurs de l'arc-en-ciel vous perturbe ? Ou appréhendez-vous tout simplement que la chose ne se produise? Il n'y a pas d'autres explications a votre angle réductif de lecture et au ton de votre propos.

    Consultez madame Bertrand, elle a beaucoup influencé la perception de mon paternel, phallocrate de tradition et de génération (On ne pouvait lui en vouloir, on est au siècle dernier tout de même!), au regard des gays il y a de cela 25 ans, plus ou moins. Le pouvoir médiatique dont vous autorise Le Devoir, en 2006 pensons-y bien, incite a réagir.

    Vous ne méritez pas d'être lu dans ce journal qui m'a ouvert les yeux et l'esprit sur le monde ambiant depuis plus de 25 ans. Et, dans toutes les langues présentes aux Outgames 2006, 'Honte a vous'


    P.S. Problème avec les accents sur le "a", je sais. 1