Hors-jeu: Cinglants revers

Quelle période de cinglants revers pour l'humanité, tout de même. Théo donne 12 buts en deux matchs, et vous voilà à vous morfondre au plumard, tourne d'un bord, tourne de l'autre, constatant pour la millième fois mais avec un étonnement toujours aussi grand que le côté inférieur de l'oreiller, bien que collé au matelas, est plus frais que le supérieur, constatant itou qu'il est bizarre que vous affectionniez simultanément la fraîcheur de l'oreiller et la chaleur de la couverture, écoutant Ron d'un tympan distrait, vous demandant si on a bien fait de donner à Théo tous ces millions.

D'ailleurs, à la question posée ici la semaine dernière, à savoir combien vaut un homme, fût-il la plus grande révélation en matière de cerbère de but depuis Gump Worsley ou même Georges Vézina (dit le Concombre de Chicoutimi pour des raisons que j'exposerai si la demande le justifie), je m'en voudrais jusqu'à l'autoflagellation de ne pas reproduire ici la citation que m'a fait parvenir un ami très cher, appelons-le Maurice pour préserver la réputation de sa vie privée. C'est tiré du Léviathan, de Thomas Hobbes (1588-1679), et ça dépeigne dans le sens du poil, je vous en passe un papier à rouler:

«La valeur d'un humain, ou son mérite, est comme celle de toutes les autres choses, à savoir son prix, autrement dit autant qu'on serait prêt à payer pour utiliser sa puissance. Elle n'est donc pas absolue, mais dépend du besoin et du jugement d'autrui. Un chef militaire compétent est d'un grand prix en temps de guerre déclarée ou imminente, mais pas en temps de paix. Un juge éminent et incorruptible a beaucoup de valeur en temps de paix, il n'en a pas en temps de guerre.

«Et il en est des humains comme des autres choses, ce n'est pas le vendeur mais l'acheteur qui en fixe le prix. En effet, un humain (comme le font la plupart d'entre eux) est libre de s'attribuer la valeur la plus élevée qu'il peut, il reste que sa véritable valeur ne se situe pas plus haut que celle à laquelle les autres l'estiment.»

Évidemment, ce bon vieux Tommy baby — qui selon mes sources postées au XVIIe siècle était un fanatique de basketball et déplorait donc vivement que le sport allât encore mettre plus de 200 ans à être inventé, mais comme il était philosophe, il prenait la chose avec un grain de sel, je vous en passe un panier — ce vieil Hobby donc vécut trois siècles avant que la Ligue nationale de hockey ne perde la raison et oublie que c'est bien mieux quand il y a juste six équipes. Et que les propriétaires ne se mettent à tenir les joueurs en très haute estime, ainsi que le montrent les quelques dollars qu'ils leur avancent épisodiquement et qu'ils tentent maintenant de récupérer en siphonnant les fonds publics.

Une haute estime qui a du reste la particularité de faire en sorte que, gagne ou perd, bon pas bon, le salarié a droit aux mêmes émoluments et se porte rarement volontaire pour une diminution correspondant à l'ampleur de sa contre-performance.

Autre cinglant revers qui a retardé d'autant votre chute lénifiante dans les bras de Murphy? Moi, en tout cas, celui-là m'a foutu à terre, presque autant que cet extrait de dépêche de l'AFP mentionnant que «Saddam Hussein a été reconduit pour sept ans à la tête de l'Irak, mardi, par 100 % des voix et 100 % des électeurs, selon les chiffres officiels publiés hier». Ce n'est pas W., qui a obtenu moins de voix que son adversaire et qui est passé à la faveur d'un colossal gossage en Floride n'est-ce pas, qui pourrait se vanter d'un tel appui démocratique, et pourtant c'est qui qui appelle le monde à le suivre les yeux fermés, hmmm? Vous avez cinq minutes pour y penser, et il n'y a pas de choix de réponses.

Foutu à terre par la défaite des Twins du Minnesota dans la série de championnat de la Ligue américaine, en vérité. Car qui, la semaine dernière encore, n'entretenait pas comme fantasme, à égalité avec la séance de roulement sur la plage (dans les films, quand il y a des mamours sur une plage, l'avez-vous remarqué, les protagonistes roulent toujours l'un sur l'autre) et la participation à une orgie romaine décadente avec des raisins (les décadents romains mangent toujours des raisins, l'avez-vous remarqué, et seulement des raisins), que les Twins accèdent à la Série mondiale?

Imaginez, cela aurait forcé le camarade Bud «B. S.» Selig à aller s'asseoir dans la première rangée du Metrodome de Minneapolis, où il aurait été copieusement* hué et, avec un peu de chance, se serait fait garrocher des tomates pas fraîches qui auraient paré de jolis coloris ses atours faisant ordinairement dans le plus ou moins mordoré.

(*Il y a des adverbes comme ça, à utilisation unique. Ainsi, vous pouvez vérifier si vous voulez, quand quelqu'un est copieusement quelque chose, c'est toujours hué. De la même manière, quand quelqu'un fait catégoriquement quelque chose, c'est toujours qu'il nie. Il a catégoriquement nié. Incroyable, comme dit Rodger toutes les cinq secondes.)

C'eût été une jouissance pour l'oeil, et la seule à plaindre vraiment parce qu'elle n'y aurait été pour rien eût été la tomate. Mais bon, Cendrillon n'existe pas.

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Avec tous ces commérages insipides, plus de place pour les deux plus récents cinglants revers encaissés par l'humanité, soit les défaites de Vladimir Kramnik, champion du monde en titre des échecs, dans les 5e et 6e parties du match de huit parties qu'il livre au superordinateur Deep Fritz. Ça se déroule actuellement au Bahreïn, sympathique endroit, tellement actuellement en fait qu'au moment où vous lisez ceci, la 7e partie est en cours.

Après six, c'est donc deux victoires pour Kramnik, deux pour la machine, et deux parties nulles. Mais il s'en trouve pour craindre le pire, l'ordi semblant avoir lentement raison de la psyché de l'humain.

Tous les détails sur www.brainsinbahrain.com, et on reparlera samedi de ce que ce type de truc suppose pour l'avenir du genre humain et autres questions afférentes. Ça devrait être du vrai pelletage de nuages pur jus.

jdion@ledevoir.com