C'est la vie - Jour de lessive, jour de foot

Métissé à souhait, Fred Rousseau offre un terrain sans javellisant aux amateurs de foot.
Photo: Jacques Nadeau Métissé à souhait, Fred Rousseau offre un terrain sans javellisant aux amateurs de foot.

C'est noir de monde chez Blanc de Blanc. Le Tout-Mile-End s'est passé le mot: au yâbe la lessive, c'est jour de foot. Le lavomatik-kafé de Fred est bourré à craquer, un échantillon des nationalités du coin: Portugais et Brésiliens, Français cocoricos et Anglos bilingues, toutes couleurs unies. Angle Villeneuve et Jeanne-Mance, on se croirait chez Benetton, sauf qu'ici, on vend du savon biodégradable aux fruits de la passion et des paninis au chèvre.

Les amateurs de foot amuïs par la tension des finales sont venus célébrer la grande messe du ballon en compagnie de leurs semblables et en sirotant un thé glacé, un jus de fruits bio ou un smoothie aux fraises. Ils en profitent pour prendre le pouls du voisinage car la fièvre du Mondial est fatalement contagieuse. Comme la religion, qui vient du latin religare («relier»), le sport tisse des liens invisibles.

Les clients scrutent les deux écrans des téléviseurs comme si leur vie entière se jouait en supplémentaire. Ils ne sont pas nécessairement câblés à la maison, mais ils le seraient qu'ils viendraient ici rechercher cette communion temporaire, cette complicité non verbale faite de mugissements primitifs, de Oooooooh! et de Aaaaaaahhhh!, de Hoonnnnnn! et de Shhhoooooou!. On exprime son désarroi et son admiration à qui mieux mieux, éventail d'onomatopées soutenues par le ronron régulier des sécheuses de la buanderie, qui sert de prétexte à essorer ses péchés mignons en famille.

Ouvert depuis cinq ans, Blanc de Blanc ne se définit pas comme un café sportif masculin. Le café-buanderie, c'est d'abord Fred Rousseau, le proprio post-grunge. Cabaretier sans permis d'alcool, 35 ans, 50 % Haïtien, 50 % bio, des dreads longs comme ça et une gueule à croquer qui fait craquer les filles, ce littéraire ascendant sportif joue au soccer l'été et au hockey l'hiver. Il a fait de Blanc de Blanc une annexe de son salon, de sa cuisine, de son jardin: «Ç'a commencé au dernier Mondial, en 2002. Les matchs avaient lieu à 1h et 3h du mat'. J'ai ouvert la nuit pour les copains mais je ne vendais rien. On apportait son Ricard. Les télés sont restées.» Accent ou pas, Fred rate tous ses putains de matchs de foot parce qu'il est en devoir. «Je les enregistre, mais c'est moins sympa... »

Couleur café

Assis au comptoir, on a l'impression que tous les clients sont des potes de longue date, se confiant en commandant l'allongé équitable qui les remettra d'aplomb. «J'ai appris à les connaître, précise Fred. J'ai toujours aimé la restauration parce qu'on y côtoie des gens différents. On discute avec toutes les couleurs, toutes les palettes sexuelles. J'aime la différence. C'est important!»

Une façon de trouver la vie moins plate ou de se rassurer? «Je suis mulâtre, ma mère est française, à moitié russe et hongroise, mon père haïtien. Il faut avoir confiance en soi pour porter cette différence. Tu sais, le racisme existe au Québec. Seulement, ici, il n'y a pas de violence verbale ou physique. C'est plus subtil: t'as du mal à trouver du travail ou un appart.

«Même les Français qui viennent s'établir ici font une erreur majeure en s'imaginant qu'ils vont s'intégrer grâce à la langue. La façon de réagir aux mots, les codes sont différents. Moi, je ne suis pas d'accord avec l'intégration. On quitte un pays parce qu'on est pauvre ou qu'on n'y est pas bien, pas parce qu'on veut s'intégrer. On veut juste être compris et on veut que les Québécois assument leur propre culture, pas qu'ils intègrent la nôtre!»

Fred n'est pas un cafetier ordinaire: fils de médecins communistes, il est sorti du milieu universitaire, qu'il qualifie volontiers de pseudo-intellectuel, pour créer un univers sans javellisant: métissé, patiné, davantage récup qu'Ikéa. «Je n'ai jamais rien fait en fonction de ma clientèle. Je suis vrai, c'est tout. Si tu veux suivre la mode, tu fais faillite aux cinq ans.»

Une sage approche marketing; on devrait s'en inspirer aux HEC. Ni pute ni fils de, Fred a la fierté des rastas dans le regard et la repartie française bien accrochée au ras du menton.

Scusez, vous n'auriez pas une guitare?

La buanderie n'est qu'un prétexte pour moins bosser: la clientèle fournit la main-d'oeuvre, il n'y a qu'à faire la monnaie. Fred aime se la couler douce et travailler le moins possible, donner le temps au temps et à la discussion. Héritage antillais, il ne vit pas que pour son job et rêve d'avoir onze enfants d'ici dix ans (une équipe de foot maison, la véritable richesse d'un père), avec la même femme si Dieu est bon et la lui fabrique sur mesure. Avis aux intéressées.

Pour l'instant, Fred se partage la garde de Milan, trois ans, avec son ex. «Je souhaite des enfants à tout le monde. C'est le cycle normal de la vie et c'est encore une façon d'avoir un impact sur l'avenir de la planète. Les Antillais pensent qu'ils vont aller au ciel après la mort, alors ils prennent leur temps. Les Occidentaux, eux, se dépêchent de tout faire parce qu'après... c'est fini!»

Un client nous aborde pendant l'entrevue et se demande si nous n'aurions pas une guitare à lui prêter. «J'ai un flash et je voudrais jouer quelque chose que j'ai composé pour Angélique», explique-t-il. Angélique, c'est la jolie blonde qui revient de son cours de tennis et prend un café en attendant que Roméo lui serine son désir. Désolés, pas de guitare, mais je lui suggère un peu d'assouplissant dans le latte...

Les histoires d'amour du Blanc de Blanc pourraient servir de trame à un téléroman. Samedi dernier, pendant le match France-Brésil, j'y ai aperçu le comédien Patrice Robitaille (celui qui écrasait les pilules anticonceptionnelles dans le jus d'orange de sa blonde dans Horloge biologique) s'asseoir dans le jardin avec un petit bébé dans un sac ventral, aux côtés de sa «vraie» blonde, la chanteuse de Taima. Comme quoi, le jus d'orange, même bio...

«On est tous un peu perdus en amour», commente Fred en observateur privilégié du joyeux micmac de la trentaine. «Les hommes ont du mal, mais les femmes québécoises aussi. Elles veulent faire tout bien et sans sacrifices. Et puis, on est dix fois plus exigeants avec elles qu'avec les hommes. Ça commence dans l'éducation des garçons... »

Et un garçon, ça s'éduque devant un match de foot, tout le monde sait ça. Lundi prochain, il sera toujours temps de faire la lessive et de départager le pâle du foncé (non, c'est pas raciste, juste pratique). En attendant, on foote métis chez Blanc de Blanc.

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Ceci n'est pas un blogue

Le plus petit dénominateur commun

J'adore les lettres manuscrites, de véritables antiquités parcheminées dans un univers où la technologie nous faire croire que nous nous donnons la peine d'écrire. On peut prendre bien des courriels à la légère, rarement l'effort que dissimule une lettre.

Un lecteur assidu, Paul Piché (non, pas celui-là, un autre), bientôt 85 ans et heureux d'être abonné au Devoir depuis ses études classiques pendant l'avant-guerre, m'écrit de Gatineau pour une raison bien particulière. Il ne sait plus comment interpeller les couples: «Je suis toujours emberlificoté lorsqu'il m'arrive de m'adresser à la jeune génération (disons celle d'après la Révolution tranquille) et de savoir quelle salutation utiliser lorsqu'ils sont en couple.»

«Monsieur» et «Madame» font un peu formel, j'en conviens. «Époux» et «épouse», ça fait cocktail et sandwichs racornis. «Mari» et «femme» ne tiennent plus vraiment la route, sauf pour la génération qui s'est passé la bague au doigt avant les années 70. «Chum» et «blonde», ça sonne: «On partage les mêmes MTS depuis toujours.» Sérieusement, combien de chums peut-on présenter à ses parents en conservant une crédibilité et en espérant qu'ils paient la noce?

«Fiancé(e)» a été revendiqué par un célèbre chroniqueur de La Presse. Chez Power Corp., on ne niaise pas avec les copyrights...

«Conjoint» et «conjointe» relèvent du notarial des années 80. «Copain» et «copine», c'est l'après-fuck-friend des années 90, symbole de l'adulescence portée à son paroxysme. Que reste-t-il de nos amours? Ma douce moitié? Mon bien-aimé? On ne présente pas son «amant», on le laisse suggérer.

J'entends parfois ma voisine française dire «mon homme» avec un rien de fierté femelle dans la voix. Même charge érotique pour «ma femme» (qui ne vient plus accompagné du mot «mari»), où l'accent est mis sur le «ma». La dernière fois qu'un gars m'a dit ça, je suis devenue toute molle au-dessus des mollets. Normal. Tant d'engagement moral sidère de nos jours.

En ce moment, «amoureux-amoureuse» a la cote, du moins dans ma vie. Mais pour ce que j'en sais, de la vie... ça change tout le temps, merde!

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Parcouru: le petit livre Le Football, dans la série «Idées reçues», de Gaël Anger et Laurent Trupiano. Pour comprendre la culture foot avant la finale de dimanche, on y déboulonne quelques clichés qui ont la vie dure: «Les supporters sont des beaufs», «Les joueurs sont trop payés», «Le football est un sport de mecs», «Dans le football aussi, il y a du dopage». Vous en jaserez avec Fred, qui sourit quand il voit «Say no to drugs!» à l'écran pendant les matchs: «C'est comme dire "Say no to racism"... !»

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Aimé: le Dictionnaire passionné du football de Franck Évrard (PUF). Tout d'abord, peut-on mordre au foot sans être passionné? J'en doute. Dictionnaire pas trop conventionnel qui s'intéresse au sport sous un angle plutôt freudien et analytique. À «Différence sexuelle», on peut lire: «Le stade de football, sans avoir besoin d'aller jusqu'à la toison pubienne exposée du terrain ni dans l'utérus des vestiaires, est l'endroit où les sexes se distinguent irrévocablement. Les hommes sont chez eux, entre eux, dans ce temps de masculinités, de machisme, bâti à la testostérone. Les femmes, elles, fiancées, compagnes, supportrices même, y sont intruses, venues là en "voyeuses" dont la présence dérange.» Voir aussi «Castration», «Îdipe» et «Sublimation».

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Tripé: sur le dernier numéro du magazine Urbania consacré aux races, au racisme, au Québec toutes couleurs unies. Superbe numéro haut en couleur avec une entrevue de Pierre Falardeau. Le célèbre réalisateur et anthropologue n'hésite pas à dire que les Québécois sont racistes, «comme tous les peuples», et que le concept «Québécois de souche» n'existe pas, tabarnac! Un papier intitulé «Nous sommes tous des métis» remet les gènes à leur place et une nouvelle d'André Marois s'intitule «Maudit Français!». En attendant, on souhaite aux «camemberts» de gagner dimanche aux finales. Mais j'aime bien les maudits Ritals aussi. Mon coeur métis balance...

cherejoblo@ledevoir.com

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