Perspectives - Activiste ou vautour?

Il y a l'actionnaire activiste, qui cherche à influencer l'orientation stratégique de l'entreprise selon des valeurs sociales largement partagées. Il y a l'actionnaire vautour, qui cherche à influencer l'orientation stratégique de l'entreprise à des fins personnelles, afin de promouvoir son seul intérêt. À quel camp appartient Kirk Kerkorian?

Kirk Kerkorian est ce milliardaire qui tente présentement de remodeler la carte mondiale de la fabrication automobile en poussant GM dans les bras du tandem Renault-Nissan. Avec ses 10 % d'actions, on lui prête l'intention de vouloir décapiter l'actuelle direction de GM et d'y installer la culture du couperet qui fait la réputation du président de Renault-Nissan. Sans trop se demander si un tel scénario est souhaitable pour le duo franco-japonais, qui se remet à peine sur ses pieds, et optimal pour l'ensemble des parties en cause chez GM. Et dire qu'en février dernier, on le qualifiait d'actionnaire activiste.

En mai 2005, Kirk Kerkorian devenait un actionnaire influent au sein de GM en haussant sa participation à près de 10 %, contre 3,9 % auparavant. Puis en février dernier, il obtenait gain de cause dans son face à face avec la direction en arrachant, pour son holding privé Tracinda, une présence au conseil du géant de l'automobile en crise. Surtout, et c'est ce qui lui a valu l'étiquette d'activiste, il obtenait une écoute favorable à plusieurs de ses revendications. Ainsi, GM annonçait la mise en place d'une série de mesures réclamées par le milliardaire, telle la réduction de moitié du dividende ou la forte réduction de la rémunération des hauts dirigeants, pour que les employés ne soient pas seuls à absorber le coup de la restructuration.

Depuis, les revendications ont pris la forme d'un affrontement direct, voire d'une lutte sans merci entre le financier et le p.-d.g. de GM, Richard Wagoner. Soudain, on se rappelle l'autre dimension du personnage. Un analyste new-yorkais l'a déjà exprimé: M. Kerkorian n'est là que pour gagner de l'argent et, pour ce faire, il aime s'immiscer dans la gestion des opérations. «Cela fait partie de son histoire.»

Une histoire qu'il semble vouloir répéter. Une histoire qui l'a déjà amené à convoiter le contrôle de Chrysler en 1995. Le constructeur américain a esquivé la manoeuvre en fusionnant avec l'allemand Daimler en 1998, ce qui lui a valu un procès (perdu en première instance par M. Kerkorian), le milliardaire s'estimant alors lésé par cette fusion.

Avant cette incursion avortée dans le secteur automobile, celui qui se retrouve parmi les 50 plus grosses fortunes des États-Unis a érigé les assises de son patrimoine sur la spéculation immobilière. Puis, après l'épisode Chrysler mais avant son intérêt pour GM, il était plutôt coiffé du titre de magnat des casinos à Las Vegas. Un titre qu'il avait obtenu après avoir vendu Metro Goldwin Mayer, non sans avoir préalablement puisé largement dans les coffres des studios hollywoodiens. Comme le quotidien Le Monde l'a soulevé le 20 juillet 2004, M. Kerkorian a constitué une bonne partie de sa fortune avec ses allers et retours à Hollywood, ayant acheté puis vendu MGM à cinq reprises. Lors de la dernière transaction, «le milliardaire a déjà commencé, selon son habitude, à vider la MGM d'une partie de sa substance financière en se faisant verser un dividende exceptionnel de 1,4 milliard $US, financé par endettement par le studio», avait noté le quotidien français.

De toute évidence M. Kerkorian n'appartient pas à cette classe d'actionnaires activistes, qui se sont multipliés dans la foulée des scandales du début de 2000, qui tentent, par l'influence de leurs votes, de responsabiliser la direction d'entreprise par rapport à ses choix et à leurs retombées. Il possède plutôt le profil de ces prédateurs qui ont imposé leurs règles du jeu à la fin des années 1980, au moment où faisaient rage les acquisitions à fort levier financier. Selon un principe contraire à l'effet de synergie, des grandes entreprises se faisaient alors démantelées et les emplois s'éliminaient par centaines de milliers sous le jeu de ces financiers qui estimaient, soudainement, que le tout valait moins que la somme des parties.

Depuis, les actionnaires dits vautours s'activent, çà et là et de temps à autre. Ils cherchent une entreprise en difficulté mais recelant un potentiel, ou qui cacherait une valeur non matérialisée. Ils s'y accrochent en tentant d'y influencer les orientations et de modifier le cours des choses. L'homme d'affaires Carl Icahn a déjà tenté l'aventure chez Time Warner. Avec 3 % des actions, il a travaillé, sans succès, à l'éclatement du groupe de médias en quatre entités distinctes sans jamais cacher sa volonté de renverser la direction en place pour imposer sa vision.

Plus près de nous, Intrawest subit également la pression d'un actionnaire, le fonds spéculatif Pirate Capital. Du haut de sa participation de 11,8 % dans le propriétaire de centres de villégiature, il veut forcer la vente de l'entreprise ou son démantèlement, estimant que l'établissement de la valeur réelle de l'actif immobilier apporterait au moins 10 $US de plus à l'action.

Pensons également à l'homme d'affaires Jerry Zucker. L'investisseur californien a manifesté pendant deux ans son mécontentement à l'égard du rendement boursier décevant de La Baie d'Hudson. Dans l'intervalle, il a porté sa participation dans la plus vieille entreprise canadienne à 18,8 % avant de déposer, en novembre 2005, une offre d'achat qui, selon les intentions qu'on lui prêtait, ne visait qu'à générer de l'activité autour de l'action et à stimuler la surenchère. Une bonification qui n'est finalement jamais venue.

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