La Coupe du Monde vous parle - L'imparfait du subjectif

Cette partisane de l’équipe italienne, photographiée dans le quartier de la Petite Italie, à Montréal,  n’en croyait pas ses yeux hier après la victoire
in extremis de son équipe favorite contre l’Allemagne en demi-finale de la Coupe du mond
Photo: Jacques Nadeau Cette partisane de l’équipe italienne, photographiée dans le quartier de la Petite Italie, à Montréal, n’en croyait pas ses yeux hier après la victoire in extremis de son équipe favorite contre l’Allemagne en demi-finale de la Coupe du mond

Quand Jürgen Klinsmann, l'attaquant-vedette de quantité de clubs européens et de la puissante équipe nationale de RFA puis d'Allemagne, a annoncé sa retraite à l'issue de la Coupe du monde de 1998, plusieurs se sont évidemment enquis de ses projets. Devenir entraîneur? Non, il n'était pas intéressé. La page du football semblait définitivement tournée. En plus, il s'en allait vivre aux États-Unis, où le soccer ne déchaîne pas précisément les masses.

Mais chassez le naturel, le voilà qui revient au bungalow, et la transition peut prendre du temps quand on a passé une vie au sommet de son art. Aussi, lorsque des quidams un peu au fait de la chose footballistique ont noté qu'un dénommé Jay Goppingen, qui s'alignait avec la petite équipe californienne Orange City Blue Star, ressemblait étrangement à Klinsmann, ils sont allés le voir pour lui dire qu'il avait un sosie fort célèbre.

On voit ici poindre le punch à 100 kilomètres. Goppingen, c'était Klinsmann. Il jouait sous un nom d'emprunt. Il avait 39 ans, et il voulait avoir la paix. Il ne se doutait pas de la tournure qu'allaient prendre les choses par-delà quelques années.

2004. Sous Rudi Völler, la Mannschaft connaît un championnat d'Europe des nations désastreux: deux défaites, une nulle contre la petite Lettonie, élimination dès le tour préliminaire. Völler s'en va, et les dirigeants du foot allemand décident d'appeler Klinsmann à la rescousse pour préparer la Coupe du monde qui se déroulera à la maison et qui montrera au monde la nouvelle Allemagne, réunifiée, qui ne craint pas d'exprimer sa fierté nationale même si le concept est historiquement chargé. Il accepte, à l'expresse condition d'être le seul maître à bord. Il emmène avec lui son vieux compagnon d'armes Oliver Bierhoff, qui prend le poste d'entraîneur adjoint.

En boutade, on raconte que Klinsmann a apporté de Californie des idées originales, totalement étrangères à la tradition sportive germanique: marquer des buts est une bonne chose, et il n'est pas interdit de donner un spectacle. Et, sous sa gouverne, l'Allemagne ne joue pas comme... l'Allemagne.

La critique enflammée

Bien sûr, une approche moins méthodique que celle à laquelle on s'était habitué depuis tant d'années, moins parfaite, plus subjective, moins scientifique, moins réglée au quart de tour, favorise certains ratés et enflamme les critiques. En mars dernier, quand l'Allemagne s'est fait rosser 1-4 par l'Italie en match amical à Florence, le choc a été considérable. Des députés au Bundestag sont mêmes allés jusqu'à exiger que Klinsmann comparaisse devant une commission du Parlement: «affaire nationale», on n'allait tout de monde pas foncer vers une humiliation dans «notre» Coupe du monde. On s'est mis en frais de trouver au sélectionneur une panoplie de défauts. Il n'habite pas en permanence en Allemagne, et sa tête est en Californie. L'équipe est mal préparée, trop jeune. Klinsmann a été trop audacieux en titularisant le gardien Jens Lehmann aux dépens du dieu Oliver Kahn.

Mais depuis trois semaines, tout ça avait été oublié. La Mannschaft a passé le premier tour sans accroc, puis a battu la Suède avant de s'offrir la puissante Argentine. Il était écrit que le pays hôte allait être l'hôte jusqu'à la fin, et tant pis pour les invités.

Le seul problème, c'est que ce dénouement ne faisait pas partie des plans de l'Italie. Et si marquer des buts est en effet une belle et bonne chose, on n'en empile pas quatre ou cinq contre le catenaccio, le cadenas à chaîne, le célèbre verrou défensif si efficace qui fait tant rager l'adversaire et, souvent, l'amateur de beau jeu, surtout quand il y a un certain Cannavaro pour dire désolé, mais ça ne passe pas. Hier, on a eu droit en tous points au match auquel tout le monde s'attendait, deux géants qui refusent de céder un pouce de terrain, qui sont au fond trop égaux, tout en étant radicalement différents, pour que la machine s'emballe. Une vraie de vraie bataille de tranchées, disputée avec abandon, féroce, épuisante, totale. Du grand football.

Et après 118 minutes de parcours sans faute qui pourrait trouver son illustration dans la domination exercée par les gardiens sur leur zone de réparation et où toute tentative d'imposer le tempo semblait tourner court, il a effectivement fallu un tir imparable de Fabio Grosso, une «frappe enroulée» comme disent ceux qui connaissent ça, pour trouver un vainqueur. Il fallait qu'à un moment donné, quelqu'un n'y puisse rien. Sinon, ils seraient encore en train de jouer.

La rédemption

Et quelle rédemption pour l'Italie, messieurs dames, ne l'oubliez pas. D'abord, battre l'Allemagne, ce n'est point de la tarte. Battre l'Allemagne en Allemagne, vous m'en direz des nouvelles. Et battre l'Allemagne à Dortmund, où elle n'avait jamais perdu de toute sa vie d'Allemagne, bien c'est ça qui est ça.Mais c'est surtout que la Squadra Azzurra a débarqué à la Coupe du monde en plein psychodrame. En plus d'équipes phares comme la Juventus de Turin et le Milan AC, le scandale des matchs truqués et de la corruption dans le calcio a touché jusqu'aux noms de Marcello Lippi, l'entraîneur-chef de l'équipe, et le gardien numéro un Gianluigi Buffon. Tout récemment, un ancien joueur de Turin, Gianluca Pessotto, a tenté de se suicider en se jetant du toit de l'immeuble abritant les quartiers généraux de la Juve. L'immense question était de savoir comment la sélection nationale allait réagir. On le sait maintenant: en atteignant la finale.

Ils sont souvent énervants avec leur théâtre de boulevard, les Italiens, mais celle-là, ils l'ont pleinement méritée.

Quant aux Allemands, ce sera bien mince consolation, ils pourront se dire qu'ils sont peut-être plus imparfaits, plus subjectifs, mais combien plus divertissants.

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France-Portugal, dites-vous? Hmm. J'ai consulté des poches de thé, des entrailles de foie gras, une collection de tarauds, un paquet de cartes géographiques, un cube de cristal, deux médiums et trois extra-larges pepperoni, et aucun résultat convaincant ne m'est parvenu. Ça va dépendre, je pense, des impondérables. Or les impondérables, c'est de notoriété publique et parapublique, se prêtent assez peu aux mesures exactes et, partant, aux prédictions fiables. Il faudra donc attendre la fin du match pour vraiment se prononcer. Mais quelle prononciation ce sera.

Par ailleurs, la prochaine fois, nous verrons que Cristiano Ronaldo s'appelle ainsi en l'honneur de Ronald Reagan et que Deco s'appelle ainsi parce qu'il a un intérieur magnifiquement aménagé.

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