La Coupe du monde vous parle - Et l'Allemagne à la fin

À un moment donné, aux alentours de la 70e minute, pendant que le gardien argentin Abbondanzieri se tordait au sol, la télé a brièvement montré Miroslav Klose se dirigeant vers le banc de son équipe. Peut-être ai-je alors été atteint d'une berlue auditive, ce ne serait pas la première fois ni la dernière, mais je jurerais avoir entendu toute l'Allemagne crier à son Klinsi: «Neeeinnnn!!!!» Il restait 20 minutes à jouer, la Mannschaft tirait de l'arrière 0-1, mais l'Argentine jouait un peu sur les talons. Et Klose avait été un des meilleurs attaquants du tournoi, sinon le meilleur, jusque-là. Laisse-le sur le terrain, chnoute.Quod erat demonstrandum, comme chantait le poète. Klose n'était allé que faire un brin de jasette avec son coach ou alors boire une gorgée d'eau. Quelques instants plus tard, c'était plutôt Abbondanzieri, malmené quelque part à l'abdomen lors d'une collision avec... Klose, qui était retiré du match, laissant à son remplaçant Leonardo Franco la pire des tâches imaginables. Et à la 80e, qui d'autre que le grand Miroslav pour rediriger un centre de la tête d'une autre tête jusque dans les cordages. Il a fallu aller jusqu'aux insoutenables tirs de barrage, mais le dicton l'a énoncé bien avant hier: l'Allemagne qui gagne à la fin. Avec l'avantage de jouer à la maison, c'est presque injuste. D'autant plus que, allez donc vous prémunir contre ça, Klose n'avait pas marqué un but de la tête depuis trois ans.

Et si vous pouvez vous prémunir contre ça, voici une autre donnée apte à insuffler un quelconque désespoir: l'Allemagne n'avait pas perdu, et n'a toujours pas perdu, une seule séance de tirs au but depuis... 1976.

Même les principaux intéressés parlaient d'une finale avant la finale, et si l'anthologie a le dos large dans le merveilleux monde du sportª, il faut bien dire que ce fut un très bon match. Avec son inévitable cliché à l'avenant: qu'il est dommage qu'une des équipes doive perdre.

Mais peu importe le vainqueur, on retiendra une chose: les deux entraîneurs, Jürgen Klinsmann et José Pekerman, ont été vertement critiqués au cours des mois qui ont précédé la Coupe du monde. Mauvaise stratégie. Trop de jeunes joueurs. Pour l'Argentine, trop de joueurs jouant dans des championnats étrangers. Pour l'Allemagne, pas de leader de la lignée des Seeler, Beckenbauer, Maier, Matthaus, Rummenigge, en plus du capitaine Ballack qui a quitté le Bayern de Munich pour aller se produire en Angleterre. Résultat? Les gérants d'estrade se sont mis le doigt dans l'oeil jusqu'à l'endroit de votre choix. Même si Pekerman a annoncé sa démission hier.

Et Jens Lehmann, dites donc. Oliver Kahn, le joueur par excellence du Mondial 2002, boude depuis plusieurs semaines. En substance, il a dit ceci: «Pourquoi utiliser un gars qui ne fait que quelques petites choses mieux que moi? Je suis le meilleur du monde, j'ai droit à des égards.» Hier, Lehmann a permis à l'Allemagne de se sauver avec le match avec deux arrêts en séance de penaltys.

«Je ne sais pas si c'est la meilleure équipe qui a gagné», commentait le commentateur de la BBC à l'issue du match. Mettons ceci: l'équipe qui a gagné, c'est la plus difficile à battre. Et il serait étonnant qu'elle ne le reste pas jusqu'à la fin du tournoi. On n'a peut-être pas affaire à l'irrésistible machine des années passées, au rouleau compresseur méthodique, mais cette Allemagne-là carbure à l'émotion. Parfois, c'est encore mieux.

En face, il y aura donc l'Italie, l'Italie pas plus convaincante qu'il ne le faut, quoique à dix, contre l'Australie, et qui a ouvert le score hier avant même que le téléspectateur n'ait eu le temps de s'asseoir, puis a refermé le proverbial verrou contre lequel les Ukrainiens n'ont pu faire autrement que se casser le nez à répétition. Les membres de la Squadra Azzurra avaient promis du divertissement et du spectacle, reconnaissons qu'on a déjà vu mieux. En tout cas, il leur faudra en offrir davantage s'ils veulent venir à bout des Allemands. L'installation en défensive est une tactique périlleuse, ainsi qu'on a pu le voir alors que l'Italie s'est presque endormie en début de deuxième demie avant que ses adversaires ne la réveillent avec quelques excellentes chances de marquer et qu'elle ne fasse enfin 2-0. Et qu'elle se lâche lousse.

Mais bonté qu'ils aiment ça, se garrocher par terre, les Italiens. En proie à une douleur, messieurs dames, que vous ne pouvez pas imaginer. Non, la Coupe du monde, c'est pas gratis.

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Bon, on se la raconte, cette histoire de bière? C'est l'anecdote la plus ridicule de cette Coupe du monde qu'il m'ait été donné de lire.

On sait, et si on ne le sait pas on va l'apprendre, que les commanditaires du Mondial — ils sont une vingtaine, qui ont versé quelque 700 millions d'euros pour associer leur nom au tournoi — sont très très jaloux du monopole publicitaire et d'approvisionnement dont ils jouissent dans les stades où se déroulent les matchs. Pas touche, j'ai payé.

Ça se passe donc le 16 juillet dernier, lors de la rencontre Pays-Bas-Côte d'Ivoire à Stuttgart. Environ un millier de supporters néerlandais se présentent au stade vêtus de lederhosen, ces pantalons courts à bretelles typiques de l'imagerie traditionnelle de la Bavière. C'est que, ces derniers mois, les brasseurs de la bière Bavaria — et si vous vous demandez comment on peut fabriquer une bière appelée Bavaria aux Pays-Bas, je vous invite à réfléchir au fait que les jardins du Luxembourg sont situés en France, que la rue Sherbrooke est à Montréal et qu'il existe du fromage suisse canadien — ont organisé une petite promotion en vertu de laquelle, moyennant un supplément modique de sept euros à l'achat d'un carton de 12 bouteilles d'élixir, le client recevait une jolie paire de lederhosen.

Les pantalons sont, il va sans dire, de couleur orange, parés d'une queue de lion, le symbole animal national — et si vous vous demandez comment le lion peut être l'animal national des Pays-Bas, je vous invite à réfléchir au fait que l'humain est souvent plein de surprises —, et portent l'inscription de la marque Bavaria.

Ce dernier élément va évidemment à l'encontre de l'entente d'exclusivité que détient Budweiser. Les supporters néerlandais ont donc été invités à retirer leurs lederhosen à l'entrée du stade. De sorte qu'ils ont été un millier à assister au match en sous-vêtements, voire en short pour les plus chanceux qui en portaient un sous leur pantalon.

Qui a dit que la Coupe du monde, ce n'était pas sérieux?

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Une précision: le choix télé du dimanche dans l'agenda culturel qui accompagne ce journal mentionne parmi les favoris du Tour de France les noms de Basso, Ullrich et Mancebo. On comprendra que le texte a été remis avant que ceux-ci ne soient suspendus, ce qui s'est produit hier. Vous pourrez donc choisir vos propres préférés. Voyez ça comme un article interactif...

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