Oh! Canada?

Il y a le Canada qu'on chante. «Ô Canada, terre de nos aïeux»: celui-ci, personne ne le contestera, sauf peut-être des immigrants récents. Ou alors «Ô Canada, mon pays, mes amours». Avec celui-là, on plonge déjà dans le problème puisqu'il est impossible, au Québec, de le chanter en choeur ni d'ailleurs en coeur. Il y a aussi «le Canada, cossé ça?». Bonne question malgré la formulation boiteuse. Bonne et difficile question, du genre qu'on pourrait poser à l'émission Who Wants To Be A Millionaire?. Il y a bien évidemment «le Canada, cossé ça donne?», une interrogation qui départage le Québec, le divise, le confond et l'use.

Pour une majorité de Québécois, le Canada est un pays émotionnellement étranger. Ils n'y connaissent personne, ne lisent pas ses journaux et n'écoutent pas ses chaînes de télévision, sauf lorsqu'on y présente des Québécois, comme ce fut le cas lors de la série Canadian Idols. Ils y voyagent peu aussi, préférant les États-Unis de l'est ou de l'ouest. Et surtout, ils ignorent ses mythes, ses icônes, ses dirigeants, ses institutions. Ils connaissent avant tout des Québécois qui y sont allés pour le travail ou le plaisir. Encore que les Québécois aient du mal à croire qu'on puisse s'amuser au Canada, étant convaincus qu'ils ont le monopole de la joie de vivre à l'intérieur de leurs frontières. Ils savent qu'ils vivent au Canada, mais ils ne se sentent pas dans le Canada. Autrement dit, ils se posent plutôt en spectateurs qu'en acteurs de la réalité canadienne. Pour beaucoup, le pays réel l'est moins que le pays rêvé, celui que chantent les poètes et appellent de leurs voeux les indépendantistes.

Il y a donc des Québécois qui estiment que le Canada, c'est le pays des autres, celui des Anglais de Toronto, des Chinois de Vancouver et des Terre-Neuviens. Ils vivent le Canada comme une aliénation, c'est-à-dire, littéralement, ce qui leur est étranger. Il y a aussi des Québécois, plus âgés ceux-là, qui estiment qu'ils ont perdu le Canada. Ils l'éprouvent de façon nostalgique. «C'était à nous, "ils" nous l'ont pris.» C'est ainsi qu'ils le ressentent. Plusieurs d'entre eux ajoutent: «Qu'"ils" le gardent.» Ceux-là ont réduit la géographie pour mieux faire triompher l'histoire. Il y a de plus ceux qui ne veulent pas l'abandonner: «Ils ne l'auront pas», pensent-ils. Ceux-là n'éprouvent pas d'affection particulière pour les Canadiens, dont ils s'excluent d'ailleurs plus ou moins. Ce sont des nationalistes québécois fédéralistes qui n'ont pas digéré la conquête anglaise. Et il y a les pragmatiques, sans états d'âme, passeport en poche, politiquement ambigus et idéologiquement ambivalents, qui adhèrent à la maxime «un tiens vaut mieux que deux tu l'auras».

On a eu l'occasion, ces dernières années, de voir de prétendus amoureux du Canada s'en servir à leurs propres fins. Ces vendeurs de slogans, de drapeaux, de visibilité canadienne, s'en sont mis plein les poches en criant: «Vive le Canada... » et en ajoutant tout bas: «mon fonds de commerce». C'est la version hard du fédéralisme rentable. De ceux-là, le Canada pourrait se passer sans déficit patriotique.

Il y a ceux qui aiment le Canada parce qu'ils n'aiment pas le Québec, trop petit, trop intense, trop personnalisé, trop tricoté serré. Ils aiment cette vastitude dans une société où on n'exige pas de profession de foi quotidienne, où on se calme avant de s'exciter, où on n'a pas obligatoirement envie de détester ceux qui ne pensent pas comme nous, où l'identité, donc, est plus floue.

Il y a ceux qui aiment le Canada d'un océan à l'autre, ceux qui, à l'instar de feu Solange Chaput-Rolland, la vibrante journaliste, affirment que le Canada est leur pays et le Québec leur patrie. Ces Québécois-là sont plus nombreux que n'a voulu le croire le Parti québécois. D'ailleurs, certains de ses anciens dirigeants ont reconnu avoir sous-estimé l'attachement des Québécois au Canada. Sans doute ces derniers ont-ils la mémoire de l'ancien Canada, celui de leurs ancêtres, justement. Mais ils aiment aussi ce lien à un pays-continent vu comme un espace de paix et d'harmonie par les autres peuples. Ils aiment que, dans ce pays-là, les choses se règlent par la discussion, bien qu'elle perdure, voire s'éternise.

***

Cette fin de semaine, il y aura bien une petite gêne à fêter le Canada, dont les dirigeants refusent de reconnaître que le Québec forme une nation. Personne n'est dupe de ce refus de vocabulaire qui recouvre un refus de reconnaissance juridique et constitutionnelle de la nation si fortement sociopolitique qu'est le Québec. Le Canada, c'est aussi cette façon de jouer avec les mots, de glisser sur les embûches, de nier les obstacles, tout en tentant de les contourner par ailleurs. C'est un pays de nuances infinies, le contraire de sa réalité climatique. C'est un pays raisonné, qui sonne faux lorsqu'il tente de s'emballer à la manière québécoise. Et c'est un pays qui ne connaîtra jamais d'euphorie le 1er juillet tant que le Québec continuera de jouer son rôle de trouble-fête. On appelle cela faire contre mauvaise fortune bon coeur. Très Canadian, indeed.

denbombardier@videotron.ca

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3 commentaires
  • Dany Leblanc - Inscrit 1 juillet 2006 17 h 50

    Cette majorité!

    Madame Bombardier,
    votre description sur cette « majorité de Québécois » est un peu tirée par les cheveux.

    Nous avons au Québec tellement de points de vue sur les Canadiens et la plupart ne correspondent pas à votre caricature.

    J'ai tellement hâte de sortir du Canada pour ne plus entendre ou lire ce type d'analyse erroné sur les Québécois.

  • - Inscrit 2 juillet 2006 11 h 49

    Un Canada à venir tant il est inévitable

    Madame,
    C'est avec plaisir que je vous écoutais et regardais. Et c'est avec le même plaisir que je vous lis. J'apprécie votre sens des nuances qui n'exclut pas, bien au contraire, votre franc parler.

    Il pourrait y avoir aussi un Canada dont on ne parle pas assez. Mais qui me paraît inévitable. C'est celui qui résulterait du croisement de deux regards lucides et loyaux sur les réalités de l'Amérique du Nord.

    D'une part, comment continuer, sans un brin de schizophrénie et un aveuglement bêtement hautain de continuer à nier l'évidence : cette nation québécoise antérieure aussi bien au Canada qu'aux USA?

    D'autre part, comment ne pas voir, surtout dans la période de pénurie des ressources naturelles qui s'installe, que le Canada tout entier, à défaut de constituer une nation, représente tout de même un ensemble géographique, historique, politiques, économique, culturelle et même, du moins jusqu'à Harper, idéologique susceptible de nous préserver de l'ogre qui nous avoisine tous tout au long de l'immense frontière nous séparant tant bien que mal de lui.

    Cet ensemble est assez vaste pour reconnaître et contenir plus d'une nation. Celles qui le composent n'ont peut-être pas tant besoin de frontières étanches entre elles -bien au contraire- que de reconnaissances réciproques, et de redéfinition du chapeau qui les coiffe.

    La plus grande menace qui pèse sur les Québécois et leur conception des rapports internationaux n'est pas tant leur relation avec le ROC qu'un tête-à-tête bilatéral et exclusif avec l'ogre du sud.

    La plus grande menace qui pèse sur le ROC (il lui appartient de se définir comme il l'entend) n'est pas que le Canada soit «détruit» (sic) par la reconnaissance d'une nation québécoise, mais plutôt par son assimilation idéologique pour commencer (comme Harper cherche à le faire), préludant à son absorption et sa totale dissolution dans son voisin, sous prétexte de solidarité anglo-saxonne. Avec un peu de chance, le Canada tout entier ne sera plus alors que l'alignement de quelques États américains, à l'instar du Connecticut ou du New Hampshire. Et il fournira un supplément de chair à canon nécessaire aux appétits impériaux de son voisin.

    C'est cela qu'un Canada qui n'existe pas encore, mais qu'il est urgent de bâtir, pourrait nous épargner à tous. Et les plus menacés ne sont peut-être pas ceux qu'on pense.

  • Marc Lavallée - Inscrit 3 juillet 2006 14 h 55

    la raison

    J'ai lu le triste commentaire de Stéphane Dion à propos de l'unité canadienne (http://www.ledevoir.com/2006/07/01/112859.html). Loin de célébrer le Canada il bitche contre les indépendantistes, qui sont encore des canadiens jusqu'à ce que l'histoire finisse par suivre son cours normal et que le Québec devienne un pays.

    Votre lettre est aussi une occasion de nous rappeler que le Canada "in ti peu plate". Voux écrivez: "Et c'est un pays qui ne connaîtra jamais d'euphorie le 1er juillet tant que le Québec continuera de jouer son rôle de trouble-fête." Alors comme ça, c'est vraiment la faute des québécois? Est-ce qu'il n'y a que ces bibittes vaguements indépendantistes qui s'ennuient dans le Canada actuel?

    Mais comment le canadien moyen peut-t-il être euphorique dans un carcan pseudo-féréral qui se conçoit d'abord comme un exemple de raison économique, coinçé par les États-Unis auquel les conservateurs rêvent de l'annexer? Comment peut-on célébrer l'appartenance à un immense territoire qui n'a jamais été plus qu'un réservoir de ressources naturelles pour des pays colonisateurs? Comment se sentir solidaire d'une population aux origines tellement diverses que le communautarisme s'impose grâce à la "charte des droits" de Trudeau? Comment envisager dans ce contexte l'évolution d'une société inclusive, laïque, qui partage un projet commun autre que celui de baragouiner l'anglais from coast to coast juste pour faire rouler la business et négocier des transferts de péréquation? J'ose croire que notre avenir ne repose pas que sur la dépendance des États-Unis au pétrole de l'ouest...

    Le Canada, celui que je célèbre en silence, c'est celui du Québec, parce que même indépendant il restera le berceau du Canada. Le projet canadien, si il en existe encore un, c'est au Québec qu'il a le plus de chances de se réaliser de manière harmonieuse. Le 24 juin est une répétition générale, et le 1er juillet des déménagements un rappel qu'on est toujours mieux lorsqu'on est propriétaire...