Essais québécois - Le Mauriac de Marcotte

On n'entre pas chez François Mauriac — dans sa vie, dans son oeuvre — sans être soufflé. Le qualifiant d'«imprécateur en limousine», l'écrivain Jean-Marie Rouart, dans La Noblesse des vaincus (Grasset, 1997), constate: «Ce privilégié n'a jamais fait totalement corps avec sa caste. S'il en aimait les traditions, les élites raffinées, il a toujours refusé d'en être complice dans l'injustice.» Michel Winock, dans Le Siècle des intellectuels (Le Seuil, 1997), remarque que, si Mauriac, en 1956, «est en passe de devenir, à soixante et onze ans, l'écrivain français le plus célèbre [,] il est déjà sans doute le plus haï». Il était romancier catholique; le voilà devenu, avec son célèbre Bloc-notes, catholique engagé et «même son style de pierre précieuse y gagne encore en éclat».

Gilles Marcotte, dans une anthologie commentée intitulée François Mauriac - Le chrétien, le romancier, le journaliste, confirme ces jugements: «Résistant exemplaire mais condamnant les excès de l'épuration, admirateur du général de Gaulle, puis partisan de Mendès-France, socialiste de coeur et d'intention profonde mais ennemi décidé du communisme athée, partisan de la décolonisation, il réussit à se mettre presque tout le monde à dos.» Et, pourrait-on ajouter, à avoir presque toujours raison. On l'attendait à droite, il sera à gauche, mais une gauche de romancier catholique, c'est-à-dire prémunie contre les dérives idéologiques alors en vogue.

Le choix de textes mauriaciens présentés par Marcotte illustre principalement «l'expérience spirituelle» du grand romancier, marquée par «la figure douloureuse du Christ». «Toute sa vie, écrit le critique, le romancier du Noeud de vipères a tenté de trouver la formule magique qui ferait l'unité de ses deux vocations, la chrétienne et la romanesque.» Comment y parviendra-t-il? Mauriac répond: «Impossible de travailler à mieux faire connaître l'homme, sans servir la cause catholique. [...] Ce qui est à notre mesure, c'est l'homme; et c'est au-dedans de l'homme, ainsi qu'il est écrit, que se découvre le royaume de Dieu.» Deux impératifs, dès lors, s'imposent à l'écrivain catholique: «ne pas scandaliser, mais ne pas mentir; ne pas exciter les convoitises de la chair, mais se garder aussi de falsifier la vie».

Mauriac, la grandeur de son oeuvre et la justesse de ses engagements en témoignent, s'y tiendra. À la tentation janséniste et au refus du monde auxquels son éducation aurait pu le porter, il opposera plutôt un engagement dans la littérature et dans le siècle inspiré par «l'exigence intérieure» qu'est pour lui la foi. «L'autre monde, écrira-t-il pour détruire une fausse perception trop répandue, ne détourne pas de ce monde le chrétien engagé. Il l'y ramène, au contraire, et l'y rattache, il lui interdit toute évasion. C'est dès maintenant et c'est ici-bas que ce chrétien doit chercher le Royaume de Dieu et sa justice — le chercher, bien qu'il le possède déjà dans son coeur, ce royaume du petit Enfant qui est né cette nuit.»

Choqué par l'indifférence religieuse qui vaut moins, selon lui, qu'un athéisme assumé, Mauriac dénonce aussi bien les puristes qui veulent préserver la foi du monde et en faire la chasse gardée d'une fausse élite que les ignorants qui refusent le face-à-face avec l'essentiel: «Le drame de la Vérité c'est de ne pouvoir être ésotérique: parce qu'il est la Vérité, le catholicisme appartient à tous.»

Cette dernière formule pourrait laisser croire que Mauriac, malgré la noblesse de ses engagements, demeurait, d'une certaine manière, un croisé guetté par le dogmatisme. Dès l'ouverture de son introduction, toutefois, Marcotte rapporte une anecdote qui interdit cette conclusion. En 1954, jeune journaliste, Élie Wiesel obtient une interview avec Mauriac. Ce dernier se lance alors dans une apologie du Christ, de sa passion, qui choque le jeune juif. Il semonce Mauriac qui, dit-il, ne sait parler que de sa religion, en oubliant «des enfants juifs dont chacun avait souffert mille fois plus, six millions de fois plus que le Christ sur la croix». Ensuite, Wiesel se lève et part, sans saluer. «Que fera, demande Marcotte, l'Académicien, le journaliste célèbre, l'écrivain qui publie la même année son vingt-troisième roman, un de ses plus troublants, L'Agneau? Il ira rejoindre Élie Wiesel qui, sur le palier, attend l'ascenseur et lui demandera de revenir. Et alors, pendant de très longues minutes, devant le jeune homme qui ne sait plus quelle contenance adopter, il pleurera, sans dire un mot.»

Cette superbe évocation de l'attitude existentielle de l'homme Mauriac témoigne avec une rare puissance de la leçon centrale qu'il a tirée de la Passion du Christ pour en faire le coeur de son engagement. Dans sa Vie de Jésus, parue en 1936, il écrit: «Et pourtant la puissance de Jésus sur les âmes prend racine dans cette conformité avec la souffrance des hommes; et non pas seulement avec les douleurs normales de la condition humaine. Il ne faut pas qu'il y ait dans le monde un prisonnier, un martyr, un condamné innocent ou coupable qui ne retrouve dans Jésus outragé et crucifié sa propre image et sa propre ressemblance. [...] Depuis qu'il a souffert et qu'il est mort, les hommes n'ont pas été moins cruels, il n'y a pas eu moins de sang versé, mais les victimes ont été recréées une seconde fois à l'image et à la ressemblance de Dieu; — même sans le savoir, même sans le vouloir.»

On ne lit plus beaucoup, de nos jours, Mauriac. En nous offrant un judicieux choix de textes pleins de fulgurances intemporelles, Gilles Marcotte nous rappelle que nous manquons quelque chose.

Collaborateur du Devoir

louiscornellier@parroinfo.net

***

François Mauriac

Le chrétien, le romancier, le journaliste

Introduction et choix de textes par Gilles Marcotte

Fides

Montréal, 2006, 132 pages

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.