Le petit homme et les dinosaures

Pourquoi est-ce que je parle de torture avec ma visiteuse ce matin? Tu parles d'un sujet de conversation! Pour un méchoui façon apache, attendez d'avoir un bon lit de braise, puis scalpez votre prisonnier, suspendez-le par les pieds et laissez mijoter jusqu'à ce que vous entendiez le cerveau se mettre à bouillir. Si, par contre, vous aviez l'intention d'obliger votre captif à lire une confession télévisée après absorption de drogues dépersonnalisantes, ce n'est pas une très bonne idée. Dans le Guatemala des années 80, les sbires du président Romeos Lucas García tenaient beaucoup à cette idée de confession publique au sortir de la salle de torture, et c'est pourquoi ils offraient aux chefs syndicaux et autres trublions passés entre leurs pattes une chirurgie plastique post-interrogatoire entièrement aux frais de l'État. On peut lire ça dans Jean Ziegler, si je ne m'abuse. «Recomposition de la personnalité», qu'ils disaient. On se serait cru à Prague au temps des procès, mais on était à Guatemala City, et décidément on n'arrête pas le progrès.

À Palenque, j'ai rencontré un jour un Français un peu casse-pieds qui ne cessait de répéter: «C'était bien mieux à Tikal... » Et donc, tout ce que je connais du Guatemala, au fond, sans y avoir jamais mis les pieds, ce sont les fricotages de la United Fruit Company, les noms de quelques dictateurs écrits au fer rouge de l'infamie, comme García et Rios Montt, Arbenz, renversé par la CIA en 1954, Rigoberta Menchú, Miguel Asturias, et le fait qu'il y a plus de singes et de pyramides à Tikal que dans la jungle de Palenque. Là où, à l'hiver 1989, je suis tout de même tombé sur une tribu d'atèles noirs évoluant très haut dans les branches et dont l'aïeul, resté en arrière pour couvrir la retraite des autres et penché sur moi par un trou dans le feuillage, m'a lancé un long regard que je n'ai pas oublié. Et maintenant, je connais aussi Augusto Monterroso, qui n'est pas assis au sommet d'un bananier (il déteste la couleur locale), mais grimpe volontiers les marches du temple scripturaire dont son intelligence vive et déliée sait balayer tant les vieilles pierres chauffées au soleil des évidences que les zones d'ombre avec une vigilance et une agilité qui ne sont pas sans me rappeler, à moi qui cultive la nostalgie du monde primate, ces singes-araignées des ruines de Palenque. (Et à propos de ruines, avez-vous remarqué que, dans la Ville lumière, on ne dit plus «art primitif» mais bien «art premier»? À Forillon, on trouve une pancarte qui annonce Anse-aux-Amérindiens et ajoute entre parenthèses «Anse-aux-Sauvages». J'ai ri.)

C'est Italo Calvino, lecteur infatigable, qui a signalé au monde l'existence de Monterroso. C'était dans le chapitre des Leçons américaines qui s'intitule «Rapidité». Augusto Monterroso, écrit Calvino, est l'auteur d'un des plus courts contes connus, qui est en même temps l'un des plus parfaits: «Quand il se réveilla, le dinosaure était encore là.» L'histoire du rêveur s'arrête là, mais pas celle de Monterroso et de Calvino. La célèbre rencontre de Proust et de Joyce à Paris est si bien passée dans le domaine public qu'on peut maintenant en retrouver le texte intégral dans le cahier Actuel de La Presse! Une version plus récente d'un tel choc des esprits met aux prises Calvino et Monterroso, lesquels, accompagnés de leurs épouses respectives, ont convenu de partager un repas à Rome. Par la faute de ses ancêtres mayas, Monterroso fait environ un mètre cinquante et il est, dit-on, très timide. Calvino est lui aussi très timide, mais ça paraît moins. D'entrée de jeu, il lance à Monterroso: «Je connais le Guatemala.» Monterroso ne répond rien. Les deux femmes se mettent alors à parler et ce sont là les seuls bruits de voix qui se feront entendre autour de cette table jusqu'à la fin du repas.

Les dictateurs

Présenté comme un maître de la forme brève, Monterroso est aussi un petit rigolo dont les miscellanées (l'art du mélange) regorgent de formules telles que: «Pour un Latino-Américain qui deviendra un jour écrivain, les trois choses les plus importantes au monde sont: les nuages, écrire et, tant qu'il le peut, cacher ce qu'il écrit.» De fait, les deux sujets donnant l'impression de l'inspirer le plus sont les dictateurs et les écrivains. Et comme il est le produit d'une histoire tourmentée, il lui arrive même de pouvoir réunir ces deux éléments sous un même titre, comme dans Romans sur les dictateurs I et II. On devine à l'oeuvre, chez cet homme raisonnablement cosmopolite et érudit, un certain agacement à l'idée d'être identifié à un pays surtout connu pour sa longue suite de dictateurs féroces et les romans de Miguel Asturias (j'allais oublier le lac Atitlan). Réglons d'abord le cas des dictateurs: «Parmi toutes les choses que l'Amérique latine n'a pas inventées, on peut citer les dictateurs, elle n'en a pas même inventé de pittoresques et encore moins de sanguinaires.» Le mot «inventer» revêt ici, bien sûr, une importance cruciale. Mais l'Amérique du Sud, n'en déplaise à Monterroso, a peut-être bel et bien inventé un type de tyran: le dictateur interchangeable. En Bolivie, sur l'ensemble du XXe siècle, les grands vizirs devenus califes à la place du calife se sont succédé, je crois, à environ tous les deux ans en moyenne. Imaginons Hitler, Salazar et Mussolini ne chuter que pour être remplacés par, si possible, encore pire. C'est exactement l'expérience qu'a connue le Guatemala avec les frères García et cette crapule de Rios Montt au cours des années 80.

Dans Romans sur les dictateurs II, Monterroso revient sur l'épisode bien connu qui allait pratiquement provoquer la naissance latino-américaine d'un genre littéraire en soi, je parle de ce projet de livre de nouvelles écrites par le gotha des écrivains de l'Amérique hispanophone, selon la formule suivante: un dictateur - un écrivain - un pays. Projet qui devait ultimement avorter mais qui compterait un jour parmi ses retombées positives Le Recours de la méthode d'Alejo Carpentier et Le Général dans le labyrinthe de García Marquez. Quant à Monterroso, il caresse un temps l'idée d'écrire sur Somoza père, puis décide de s'abstenir. Les raisons de sa réponse négative à la lettre de Mario Vargas LLosa sont intéressantes: «[...] j'ai renoncé à travailler sur Somoza car en tant que juge j'aurais aimé l'envoyer au peloton d'exécution mais, comme écrivain, j'aurais été amené à le présenter dans toute sa faiblesse et toute sa misère», à «me mettre dans la peau du personnage, comme c'était inévitable.» Mine de rien, Monterroso vient de nous suggérer la différence entre un véritable écrivain, un écrivain engagé, et un mauvais écrivain. Quant à ceux qui sont portraiturés dans ce livre, ils sont assez souvent dignes de mention, de Charles Lamb à Ernesto Cardenal, du grand Borges, qui a reçu un prix de Pinochet mais pas le Nobel, à Asturias, qui, s'étant «comporté comme un bon petit», l'a eu. Les dictateurs? «Avec ou sans eux, nous avons fait d'autres progrès: les pauvres sont maintenant plus pauvres, les riches plus intelligents et les policiers plus nombreux.»

Collaborateur du Devoir

Le mot magique

Augusto Monterroso

Traduit de l'espagnol par Christine Monot

Les Éditions Passage du Nord/Ouest

Albi, 2006, 135 pages

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