Essais québécois - Un héros ordinaire au Rwanda ?

Paul Rusesabagina était le directeur de l'Hôtel des Mille Collines, à Kigali, pendant la tragédie rwandaise de 1994. Son témoignage a inspiré Hôtel Rwanda, le beau film de Terry George qui raconte comment Rusesabagina est parvenu à sauver 1268 personnes d'une mort certaine. Dans Un homme ordinaire, son autobiographie publiée en français par l'éditeur québécois Libre Expression, l'ex-directeur d'hôtel revient en détail sur la folie meurtrière qui a alors ravagé son pays, donne son point de vue sur les acteurs du drame et raconte son expérience personnelle.

Les tenants et aboutissants du massacre rwandais de 1994 ne sont pas faciles à démêler. Un drame d'une telle ampleur comporte bien sûr son lot de complexités et, au surplus, les points de vue exprimés à son sujet ne sont pas toujours dénués d'intérêts personnels. À ces difficultés s'ajoute une particularité de la culture rwandaise. Un passage de la récente enquête de Pierre Péan, Noires fureurs, blancs menteurs, avait suscité un malaise chez moi. Le journaliste français y écrit: «À ces rudiments d'histoire et de géographie, il est important d'ajouter et de garder en tête que le Rwanda est aussi le pays des mille leurres, tant la culture du mensonge et de la dissimulation domine toutes les autres chez les Tutsis et, dans une moindre part, par imprégnation, chez les Hutus.» N'y a-t-il pas là des relents de racisme? On lit pourtant, chez Rusesabagina, dont plusieurs des thèses s'opposent à celles de Péan, une remarque semblable: «En réponse à une question directe, on obtient donc souvent une histoire embrouillée où le refus prend la forme d'un oui timide, ou alors d'un mensonge pur et simple. [...] La réponse évasive est une forme d'art national [...].» On comprend donc que, à l'heure de faire la lumière sur des événements aussi importants, le commentateur en quête de vérité n'a pas la tâche facile.

La matière d'Un homme ordinaire se situe sur deux plans différents: le plan autobiographique, empreint de sincérité et souvent convaincant, et le plan historico-politique, intéressant, mais partiel et partial. Rusesabagina, par exemple, parle peu de la responsabilité du Front patriotique rwandais (FPR) dans la catastrophe de 1994. Sur l'attentat contre l'avion du président Habyarimana, qui a marqué le déclenchement du génocide, il tergiverse. Il souligne que les milices interahamwe qui ont massacré les Tutsis de l'intérieur ont recruté dans des camps de déplacés issus de «l'avance de l'armée du FPR qui massacrait les hommes et les jeunes garçons sur son passage», mais les crimes qu'il attribue au FPR sont présentés comme des représailles aux génocidaires hutus. Pour lui, donc, il est clair que les seuls vrais coupables des massacres sont le gouvernement, l'armée et les milices rwandaises, de même que le gouvernement français qui les a appuyés, une thèse répandue que conteste avec force l'enquête de Pierre Péan.

Fils d'un fermier hutu et de sa femme tutsie, lui-même marié avec une Tutsie, Rusesabagina accuse aussi les colonisateurs belges, qui ont entretenu pendant des années la haine raciste en créant des divisions artificielles au sein du peuple rwandais. Alliés des Tutsis jusqu'aux années 1950, les Belges ont fini par se ranger derrière les Hutus, laissant derrière eux une poudrière qui ne pouvait qu'éclater, compte tenu de l'obsession du passé qui caractérise le peuple rwandais.

L'ONU aussi en prend pour son grade dans cet ouvrage. Le général Dallaire, pour lequel Rusesabagina n'a que de bons mots ou presque, a été «menotté par le manque de résolution de ses supérieurs à New York». Le massacre n'était pas inévitable, Dallaire voulait intervenir, mais la communauté internationale l'a abandonné. Cette interprétation, contestée, surtout en ce qui a trait au rôle de Dallaire, souvent accusé d'incompétence et de partialité dans cette affaire, contient néanmoins des éléments plausibles et sera un baume pour le général canadien.

Peut-on, cela admis, croire sur parole le témoignage de Rusesabagina? Dans un commentaire paru dans le webzine américain Counterpunch et portant sur le film Hôtel Rwanda, de même que sur la version anglaise d'Un homme ordinaire, Amadou Deme, un officier de l'armée sénégalaise qui a participé à la mission de l'ONU au Rwanda, conteste la version de Rusesabagina au sujet d'un épisode de son récit. Un petit convoi de réfugiés mené par les troupes de l'ONU part de l'Hôtel des Mille Collines pour aller rejoindre les troupes rebelles de l'autre côté du front. En chemin, il rencontre un barrage routier tenu par des milices hutues. La tension est à son summum. Dans le film, l'officier de l'ONU qui évoque Dallaire sème la pagaille en faisant feu et parvient à sauver les réfugiés. Dans le livre, des soldats bangladais se comportent en victimes et un échange de coups de feu a lieu entre les soldats rwandais et les miliciens. Or, selon Amadou Deme, il n'y avait, ce jour-là, aucun officier blanc (Dallaire n'y était pas) et pas plus de Bangladais. Aucun coup de feu n'a d'ailleurs été tiré puisque le contraire aurait suffi à déclencher le massacre. C'est un dénommé Georges Rutaganda, vice-président des Interahamwe, amené sur les lieux par Deme lui-même, qui serait intervenu par le dialogue pour sauver la vie des réfugiés, dont la femme et les enfants de Rusesabagina.

Or ce Rutaganda, aujourd'hui, purge une peine de prison à vie pour crimes contre l'humanité. Dans Hôtel Rwanda, il est dépeint comme une brute cynique, alors que, dans Un homme ordinaire, Rusesabagina le présente comme un grand ami d'enfance qui a mal tourné, tout en reconnaissant que, lors d'un autre épisode, il est en effet intervenu à un barrage pour sauver la vie d'enfants de sa connaissance. Pour Deme, Rutaganda «is in fact a large, friendly, soft-spoken and intelligent man who saved the day» et «it is also possible that he is an innocent man». Pour Rusesabagina, sa culpabilité ne semble pourtant pas faire de doute, tout comme celle, d'ailleurs, de Léon Mugesera, dont les activités de propagandiste haineux font encore débat au Canada.

L'histoire racontée par Rusesabagina est belle parce qu'elle dit que le mal ne parvient jamais à terrasser totalement la bonté. Les mots et la bière, écrit le directeur d'hôtel, peuvent pousser au crime, mais ils peuvent aussi sauver des vies. Homme ordinaire, Rusesabagina, parfois surnommé le «Schindler de l'Afrique», est devenu un héros ordinaire en se servant des uns et de l'autre à bon escient. Son mérite individuel, à ce titre, est grand, et rien ne nous permet de soupçonner qu'il ne soit pas réel. Son interprétation historico-politique du génocide, toutefois, contient des trous et des perspectives subjectives et douteuses qu'il importe de recevoir avec prudence.

louiscornellier@parroinfo.net

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Un homme ordinaire

Paul Rusesabagina

En collaboration avec Tom Zoellner

Traduit de l'anglais par Dominique Fortier

Libre Expression

Montréal, 2006, 288 pages