Courants: Les artisans de l'émotion

Ce fut la maison Van Horne au XIXe siècle, dans l'historique Golden Square Mile. Ce sera le Sofitel Montréal. Ce fut un édifice de bureaux des années 70 tout ce qu'il y a de plus... édifice de bureaux. Ce sera un immense puits de lumière, dans les aires publiques comme dans les espaces les plus intimes. Dès lundi, le dernier-né du groupe européen Accor accueillera ses premiers clients rue Sherbrooke. Les Montréalais eux-mêmes, ainsi que l'image de la ville à l'étranger, devraient y trouver leur compte.

Depuis quelques années, le paysage hôtelier est aussi changeant que le paysage saisonnier. Remarquez que les décisions corporatives des grandes chaînes sont difficiles à suivre dans toutes les villes du monde : changement de propriétaire, de bannière, de groupe... Il y a eu le départ du Quatre-Saisons et du Méridien, puis l'arrivée du Omni et du Wyndham, et puis les hôtels-boutiques ont littéralement fleuri à Montréal, faisant ombrage, malgré leur petite taille, aux traditionnelles tours d'hébergement, énormes et trop souvent impersonnelles.

La mouvance vers les services individualisés, qui n'épargne d'ailleurs aucun secteur, force les hôteliers à s'ajuster. Les clientèles acceptent de plus en plus difficilement la médiocrité, même de luxe. Ainsi, le discours de l'heure est tourné vers la touche humaine, la convivialité, l'âme, le home. Mais cela ne se commande pas comme un plat cuisiné, ni ne s'apprend comme une simple technique. Certains hôteliers ont compris que cette fameuse touche humaine provient des... humains. Et que leur première vitrine, c'est un personnel non pas guindé ni engoncé mais dégagé, débrouillard et professionnel.

C'est là le défi que s'est lancé le nouveau Sofitel Montréal. « Ce n'est pas parce qu'on paie qu'on n'a pas droit à un sourire, lance le directeur général Jean-Christophe Gras. Nous voulons faire un hôtel de chaîne dans l'esprit d'un hôtel-boutique. Nous, on travaille le coeur, nous sommes les artisans de l'émotion. » Si le discours n'est pas nouveau et s'inscrit dans le mouvement actuel, il n'en demeure pas moins qu'en matière d'accueil, comme chez les amis, tous les genres sont permis et il en faut pour tous les goûts.

La femme de l'hôtel

Entre le mont Royal, les chic boutiques de la rue Sherbrooke et le Musée des beaux-arts, le choix de Montréal a évidemment quelque chose à voir avec sa francophonie — et son bilinguisme, allez ! — en même temps que sa fabuleuse porte d'entrée sur « l'Amérique » et les États-Uniens. « L'énergie et les vibrations dégagées par Montréal attirent autant une clientèle d'affaires que de loisirs, rendant cette ville idéale pour planter notre premier drapeau Sofitel au Canada », explique le directeur général des opérations Accor North America, Jean-François Maljean. Et dans ce créneau, la niche féminine est particulièrement ciblée : « Cette tranche compte une bonne part de femmes d'affaires d'ailleurs très sensibles au côté émotion de notre concept », poursuit M. Gras.

L'hôtel de 258 chambres réparties sur 16 étages (pas de 13e palier, on a ses superstitions !) est considéré par les promoteurs comme le plus important projet hôtelier des dernières années à Montréal. Sofitel, l'enseigne de prestige de Accor, et la société montréalaise Investissements Canpro en sont les instigateurs, pour une mise de l'ordre de 50 millions de dollars. Accor, c'est, entre autres produits, 3 700 hôtels offrant 423 000 chambres dans 90 pays.

« Montréal est déjà assez bien pourvue en matière de chaînes canadiennes et américaines, mais l'arrivée de ce produit européen haut de gamme complète l'offre pour notre réseau de ventes et aussi pour la présence de la ville comme choix de premier ordre dans un plus large éventail de pays », explique Pierre Bellerose, vice-président recherche à Tourisme Montréal.

« Et si Montréal a besoin de ces hôtels-boutiques qui ont poussé au cours des dernières années, le centre-ville nécessite aussi la présence d'institutions capables d'accueillir un grand nombre de personnes pour les réunions d'affaires, poursuit-il. Ce n'est pas un hasard si 80 % des chambres de la région métropolitaine sont situées dans le centre-ville. »

Ville, lumière

Lors de mon passage la semaine dernière, le Sofitel n'avait de réel que son nom, une dizaine de jours seulement avant son inauguration ! Dans cet immense chantier lancé il y a plus d'un an, les futurs employés étaient en formation et les ouvriers enjambaient encore des montagnes de tuyaux et de fils. Des encadrements attendaient d'être fixés aux murs alors que des articles originaux de la maison avaient déjà été intégrés au design.

Mais ce qui frappe dans cette énorme installation, même inachevée, c'est l'omniprésence de la lumière diffusée par une immense fenestration, dont certains angles regardent la montagne et d'autres la frénésie du grouillement de la ville. Une lumière changeante au gré de la capricieuse météo métropolitaine, et dont on n'a jamais trop. Outre la chaleur intérieure créée par une luminosité naturelle, on peut figurer l'importance de ces grandes ouvertures dans l'interaction du lieu par rapport à l'activité citadine qui se trame au-dehors. Et qu'on a voulue stratégique. Car si un établissement de ce genre vit par sa clientèle d'accueil, il n'en doit pas moins rayonner par la qualité de son dynamisme ambiant.

C'est ça aussi, être artisan de l'émotion.

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