Le vrai printemps de Tahani

Et s'il existait une vie lumineuse après l'ONF? Poser la question à Tahani Rached, c'est entendre son rire joyeux. Il résonne du Caire à Montréal sur le fil de téléphone, avec un soupir de soulagement au bout. «Je suis contente d'avoir arrêté de travailler là-bas. Mon rapport à la création s'est modifié.» Le cours du destin aussi, à propos.

Son dernier documentaire, El-Benate Dol (Ces filles-là), consacré à de jeunes filles sans abri du Caire, sera de la Sélection officielle du Festival de Cannes, à Un certain regard. D'où la lévitation de la cinéaste.

Une vie après l'ONF. Tu parles! La sienne se jouera avec escale au Palais des festivals. «Alors voilà! Je suis folle comme un balai», lance Tahani, tout excitée. On aime beaucoup cette cinéaste, si engagée, si généreuse, jamais tordue. Non, elle ne l'a pas volée, sa sélection cannoise.

Vingt-quatre ans passés à l'Office national du film à Montréal, à vivre les hauts et les bas d'une institution qui a viré sur le top au cours de la dernière décennie, ça marque une réalisatrice. On rencontrait Tahani à chaque lancement de film, aussi pour recueillir ses témoignages quand de nouvelles tuiles tombaient sur la tête de l'ONF. Je la sentais un peu papesse dans les locaux de la Côte-de-Liesse, à cause de son intégrité, sans doute.

Égyptienne tant qu'on voudra, Tahani demeure un peu québécoise et ne s'en défend guère. «J'ai deux "par chez nous", dit-elle en rigolant. Un en Égypte, l'autre au Québec.»

À 18 ans, en 1966, Tahani avait quitté son Caire natal, sous le coup des grandes nationalisations égyptiennes qui avaient condamné son père au chômage. Elle avait des cousins à Montréal. Sa ville d'accueil s'est imposée d'office. Avec comme centres d'intérêt la culture et l'engagement social, une caméra s'est vite posée à son bras. Après les études à l'École des beaux-arts de Montréal, le documentaire fut la grande affaire de sa vie. Son premier long métrage, Les Voleurs de jobs, se penchait sur la relation au travail des nouveaux arrivants au Québec. Elle a filmé le paysage humain qui l'entourait. La condition d'immigrante, Tahani connaît.

Son nom rime avec cinéma engagé et généreux. À l'ONF, ses films alternaient entre nos réalités «pure laine» (Au chic Resto Pop, Urgence! Deuxième souffle, etc.) et des oeuvres collées aux semelles d'un Moyen-Orient en ébullition (Quatre femmes d'Égypte, Soreida - Une femme de Palestine, etc.).

Et puis couac! En 2003, la veille de la fin de son tournage de Soreida, la noble institution lui signifia son congé. L'ONF renvoyait ses derniers cinéastes permanents! Fin de l'épisode et d'une époque, avec les amertumes d'usage, les angoisses aussi.

Que faire? Où aller? Un vertige vous gagne dans ces moments-là, avec visions glauques de semi-retraite ou de mise au rancart. D'autres auraient cultivé leur jardin et abandonné le métier. Mais le cinéma engagé, c'est un ver dans la moelle, qui vous gruge sans fin.

Tourner ailleurs... Mais oui. Le métissage des cultures, ça aide au renouveau. Direction: Le Caire.

Si Ces filles-là n'apparaît pas sur la courte liste des films canadiens à Cannes, c'est que le documentaire de Tahani participe au rendez-vous français sous la seule bannière égyptienne. «C'est la première fois depuis des lustres qu'une production entièrement égyptienne se retrouve à Cannes, dit Tahani. Tout le monde ne jure plus que par les coproductions, un trouble qui gagne le champ du documentaire.» Elle se sent plus Égyptienne que Québécoise, par les temps qui courent, Tahani. Faut comprendre. Sa mise en orbite internationale s'est jouée là-bas.

Ironie du sort, l'Office national du film, invité en fin de parcours à participer à l'aventure de Ces filles-là, n'a pas eu le temps de remuer sa machine bureaucratique pour se revirer sur son trente sous. «Nous devions bouger vite. Et ça ne s'est jamais concrétisé», explique la documentariste.

Parions que les bonzes de l'ONF ont la mine basse aujourd'hui et qu'ils aimeraient bien se draper dans le voile égyptien de Tahani au chic festival français.

En tournant au Caire, la cinéaste a quand même battu le rappel des vieux alliés montréalais. Serge Beauchemin vint la conseiller là-bas sur le choix de l'équipement pour la prise de son et piloter son technicien. Marie-Claude Gagné a fait le montage sonore.

Tahani est d'autant plus fière que son film est le premier à émerger du studio Masr, mythique institution égyptienne qui tombait en ruine jusqu'à ce qu'une bonne âme, Karim Gamal El Dine, ne la reprenne en main et produise par surcroît son documentaire, en lui donnant carte blanche et sa confiance absolue. Elle a donc étrenné le vieux studio ressuscité de ses cendres, prenant des risques et zigzaguant entre les peaux de banane des situations imprévues.

Parce que ces toutes jeunes filles, âgées de 14 à 18 ans, qui déambulaient sur le macadam cairote, avaient la démarche parfois chambranlante et l'esprit souvent brouillé. Et qu'il fallait chaque jour fixer leurs pas et leurs vies. D'où les contorsions et les improvisations. Sous ces contraintes, la cinéaste assure avoir découvert avec son équipe une nouvelle façon de tourner, laquelle n'a pas l'air d'avoir porté de trop vilains fruits.

Hop là, donc! Son film s'envole à Cannes. L'ONF est loin derrière, quoique toujours en elle pour le tour de main et le bagage du métier. La cinéaste, à cheval entre les cultures, se prépare à croiser ses anciens patrons de l'ONF sur la Croisette, ce mois-ci. Le soleil brillera alors sur les grands voiliers. Les montagnes de l'Esterel se découperont à l'horizon de la baie, et elle aura le petit sourire entendu de celle que les institutions n'ont jamais rouillée. Sa voix est tellement joyeuse, plus jeune qu'avant. À croire qu'on assiste au vrai printemps de Tahani.

otremblay@ledevoir.com