Suicide assisté

Il y a toujours eu quelque chose de suicidaire dans la culture québécoise. Les anthropologues et les psychanalystes le savent depuis longtemps. Les écrivains de chez nous ont longuement décrit cette force que portent les Québécois en eux et qui les pousse parfois à vouloir s'annihiler dans l'immensité du vide, qu'il soit canadien, américain ou international.

Voilà que la chose vient d'être révélée au grand jour et écrite en toutes lettres sous la forme d'un programme d'histoire destiné aux élèves de troisième secondaire.

Il n'y a pas d'autres mots pour décrire un programme qui cherche à noyer autant que possible toute trace de mémoire nationale et qui passe sous silence ce que nos ancêtres ont, à tort ou à raison, considéré jusqu'à récemment comme les événements marquants de leur histoire. C'est ainsi que la Conquête et l'Acte de Québec cèdent le pas à «l'accession à la démocratie dans la colonie britannique», la révolte de 1837 à «la formation de la fédération canadienne» et le Lac-Meech au «développement durable» ou au «réchauffement de la planète». Les auteurs de ce programme poussent le ridicule jusqu'à nommer les Aztèques, les Haïdas et les Maoris plutôt que les Hurons, les Iroquois et les Innus!

En prétendant se tenir loin des idéologies, ce programme baigne pourtant entièrement dans celles du moment: obsession du présent, de l'utilité des connaissances, de la libération de l'individu et de la fuite en avant. Pour nos pédagogues, l'histoire du Québec n'est plus qu'une lente «ouverture sur le monde» s'opposant à tout ce qui peut entraver la libération de l'être. Comme si ces mots répétés à satiété n'étaient pas déjà un jugement péremptoire sur le passé. Voilà pourquoi l'élève n'est jamais amené à s'interroger sur son identité nationale ou sur son appartenance à une collectivité nationale alors qu'on juge par ailleurs de la première importance qu'il s'interroge sur... «ses habitudes de consommation»!

On ne s'étonnera donc pas que les mots «nation québécoise» ne fassent pas partie du programme. Probablement parce qu'ils relèvent de l'idéologie — l'ancienne, pas la nouvelle! Pour le nouveau programme, le mot «nation» est un terme péjoratif qui évoque un passé dont il importe de se débarrasser. Les auteurs ne s'en cachent pas. Ils se font même une fierté de rejeter sans autre procès ces pratiques d'autrefois où, disent-ils, «un récit historique» était destiné à «inculquer aux citoyens leur identité nationale», pratique évidemment assimilée à la défense de «l'ordre social et politique établi».

Pour ne pas risquer d'«inculquer» quoi que ce soit aux élèves, on bannira donc systématiquement du programme les mots «nation» et «national». Le mot «mémoire», tenez-vous-le pour dit, sera réservé aux seuls peuples autochtones! Quant au mot «nationalité», on ne le retrouve que dans la seule citation ouvertement nationaliste (et canadienne) du texte. Elle est de Thomas D'Arcy McGee: «Je vois, dans un avenir rapproché, une grande nationalité délimitée, comme le bouclier d'Achille, par la bande bleue de l'océan [...]. Je vois à l'intérieur de ce bouclier les sommets des montagnes de l'Ouest et la crête des vagues de l'Est.»

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Les auteurs de ce texte disent s'inspirer de ce qui se fait ailleurs. Un tel degré d'inconscience serait pourtant inimaginable aux États-Unis. Les programmes mis au point par l'université de la Californie (UCLA) et repris dans une trentaine d'États depuis l'appel de George Bush (père) à améliorer l'étude de l'histoire soulignent la nécessité d'«expliquer l'importance des principes de base de la démocratie américaine qui font notre unité comme nation». Dès le primaire, les élèves sont incités à comprendre et à analyser tous les symboles nationaux américains (nchs.ucla.edu/standards/-toc.html). Les programmes français ne craignent pas eux non plus d'affirmer que «les élèves doivent s'approprier une mémoire nationale», affirmation parfaitement hérétique pour nos auteurs québécois. Il n'a pourtant pas échappé aux pédagogues français que cette mémoire n'était en rien contradictoire avec «l'ouverture sur le monde».

Français et Américains savent que l'histoire est une chose lourde à porter: elle impose des devoirs et des responsabilités. Une chose peut-être trop lourde pour les êtres «libres» que nous rêvons d'être. Voilà donc les Québécois devenus des citoyens sans histoire, sans nation et sans passé, qui parlent un espéranto technocratique et bilingue et dont le seul bagage est une charte des droits et une carte d'assurance maladie. Le texte de ce programme est celui d'êtres fatigués de traîner le «sempiternel» boulet de leurs ancêtres, fatigués de ces «sempiternels» débats sans fin qui nous ont fabriqués et nous définissent. Revenons donc aux choses «utiles» comme le pain, le beurre et le recyclage des déchets. À ceux-là qui usent du mot «sempiternel» comme d'une baguette pour taper sur les doigts de tous, on est tenté de rappeler la réflexion de Milan Kundera, qui disait qu'«aucune langue ne connaît de mot comme celui-ci, si désinvolte à l'égard de l'éternité».

Le seul charabia de ce programme bourré de généralités devrait inciter à le mettre définitivement à la poubelle et à en confier la rédaction à l'un ou l'autre de nos meilleurs historiens. Le Québec n'en manque pas. La dégénérescence de la langue y atteint un tel degré que les auteurs ont cru bon d'accompagner leur texte de 22 dessins enfantins où des flèches prétendent remplacer la pensée. À coups de concepts aussi fumeux que le «vivre-ensemble», l'«alphabétisation sociale», les «apprenants», les «compétences transversales», l'«actualisation du potentiel de l'élève» et la «mobilisation des compétences langagières», ce n'est pas le citoyen qu'on forme mais la pensée qui se délite.

Ultime suicide, celui de la langue.

crioux@ledevoir.com