L'avenir de Fortune

Les distributeurs québécois vous diront tous qu'ils viennent de traverser une année difficile. Pas tant sur le plan du box-office, plutôt stable, qu'à cause de la difficulté qu'ils ont éprouvée à élargir l'offre cinématographique depuis l'achat, en juin 2005, de Famous Players par son rival Cineplex Galaxy, rebaptisé Cineplex Divertissement.

Dans les deux grands centres urbains de la province (Montréal et Québec), Famous et Cineplex se livraient une chaude concurrence, à l'avantage parfois des distributeurs qui, s'ils n'arrivaient pas à convaincre un exploitant de programmer un de ses films dans ses cinémas, parvenaient parfois à convaincre l'autre.

En approuvant l'acquisition de Famous par Cineplex (au prix de 500 millions de dollars), le Bureau de la concurrence avait exigé que ce dernier vende 34 de ses cinémas à travers le Canada. L'automne dernier, la chaîne néo-écossaise Empire Theatres avait fait l'acquisition de 27 d'entre eux, situés hors Québec. La vente des sept cinémas québécois s'est enfin matérialisé en mars dernier avec son achat par Fortune, une entreprise de l'Outaouais, qui prenait possession des lieux cette semaine. Bien qu'il semble débarqué de nulle part (Fortune exploitait jusqu'ici des stations de ski), ce nouveau joueur donne aux distributeurs d'ici, Christal Films et les Films Séville en tête, l'occasion de respirer.

«Je ne sais pas si c'est une tendance lourde ou une conjoncture passagère, mais on dirait qu'après une longue période de concentration, le marché du cinéma est en train de se rouvrir», me faisait remarquer la directrice des relations publiques de Christal Films, Elisabeth-Anne Butikofer.

Les Cinémas Fortune comptent deux multiplexes à Québec, un autre à Hull et quatre établissements à Montréal: Cavendish, Côte-des-Neiges, Carrefour Angrignon et Le Parisien. Ce dernier constitue, pour les distributeurs, le maillon fort de la chaîne puisque la programmatrice Nathalie Fecteau, qui fut responsable pendant 11 ans du booking chez Cineplex, y propose une programmation plus cinéphilique, plus européenne aussi. «Pour l'instant, on continue comme c'était avant, me confiait-elle hier. [...] Je vais le plus possible essayer de programmer du cinéma français au Parisien, d'autant que ç'a toujours été la vocation de cette salle. Ça ne sert à rien d'y présenter des films comme Mission Impossible 3 ou Poséidon, par exemple.»

La différence vient toutefois du dédoublement des possibilités. Il y a un mois à peine, Cinéplex gérait le QL et le Parisien. Un non unilatéral à un film bloquait simultanément à celui-ci l'accès aux deux salles. Chez Christal Films, Elisabeth-Anne Butikofer semble convaincue que sans l'arrivée de Fortune, la comédie dramatique française Tout pour plaire, qui prend l'affiche du Parisien aujourd'hui, serait encore sur les tablettes.

Même son de cloche chez les Films Séville, où Ariane Giroux-Dallaire, directrice des communications, se réjouit de la présence sur les écrans du Parisien d'Un fil à la patte, de Michel Deville, et de la possibilité qui est donnée à Va, vis et deviens de poursuivre sa carrière six mois après sa sortie.

«Le fait qu'on se soit retrouvé pendant un certain temps avec un seul interlocuteur pour tout le Québec [Cineplex Divertissement], on n'avait pas d'alternatives advenant un refus de leur part.» Par ailleurs, en dehors des quelques rares forteresses (Beaubien, Ex-Centris, Le Clap, la Maison du cinéma, etc.), le sort du cinéma français et du cinéma d'auteur se jouait au Quartier latin, propriété de Cineplex.

Il reste que l'époque où les exploitants exigeaient des exclusivités des distributeurs est révolue. Outre la concentration, le phénomène s'explique également par la disparition des petites salles de cinéma au centre-ville (rappelez-vous par exemple le voisinage des rivaux Parisien et Complexe Desjardins) et la délimitation de territoires. Exception faite d'AMC, qui programme ses 22 salles du Forum depuis ses bureaux aux États-Unis, le centre-ville ouest (Paramount), le centre-ville est (Quartier latin) et l'est de la ville (StarCité), aimantés à la ligne verte du métro, sont contrôlés par Cineplex Divertissement.

Si bien que Fortune, avec ses quatre cinémas montréalais défraîchis, fait pour l'instant figure de joueur mineur, et ce, malgré qu'en dehors de la métropole, ses trois multiplexes sont plutôt récents et fort bien fréquentés. Avec l'abandon du projet Spectra-Alliance au centre-ville, Fortune aurait le champ libre pour ériger, dans un Parisien rénové, une nouvelle forteresse du cinéma d'auteur. Mais Cinémas Fortune est encore trop investi dans le présent pour songer, et encore moins pour annoncer, la couleur de son avenir. À suivre, donc.

Collaborateur du Devoir