Les belles histoires des pays d'en haut

Il était une fois de savants universitaires, carencés affectifs sans doute, atteints de rectitude politique aiguë à n'en point douter, teintés aussi d'une vision à saveur de révisionnisme qui, selon l'approche «socio-constructiviste», souhaitaient réintroduire l'histoire sainte chez nous. Une histoire sainte à la sauce laïque, il va sans dire, et il faut écrire «chez nous» car, dans le «document de travail aux fins de validation» du ministère de l'Éducation, le Québec est plutôt désigné comme «la société au sein de laquelle l'apprenant évolue».

Oui, il faut en pleurer avant d'enrager. Car ce document n'est pas celui d'une secte de l'amour infini mais bien le résultat d'une cogitation universitaire à usage pédagogique. Les étudiants du cours secondaire de l'avenir apprendront, à la lumière d'un passé varlopé, une histoire de gens gentils interchangeables. C'est ce que les auteurs appellent l'histoire «citoyenne». À travers le prisme anticonflictuel, la Conquête devient un changement de pouvoir du roi de France au roi d'Angleterre. L'Acte de Québec de 1774 disparaît si bien que les jeunes citoyens de demain devront fouiller dans les archives des méchants historiens fauteurs de troubles pour comprendre les raisons qui expliquent l'existence du Code civil de «la société dans laquelle nous vivons ici», c'est-à-dire le Québec.

Dans les années 70, souvenons-nous que les pédagogues de pointe du ministère de l'Éducation avaient aboli les cours obligatoires d'histoire et de géographie au niveau secondaire sous prétexte que les enfants ne possédaient pas de notions spatio-temporelles, avec le résultat qu'une génération entière n'a pas su d'où elle venait ni où elle se situait. Cette dépossession, car il ne s'agit pas d'autre chose, est en voie de réapparition. Cette fois-ci, il s'agit d'entrer de plain-pied dans la confusion des origines historiques et la négation de l'histoire, essentiellement porteuse de dynamiques conflictuelles. Pour ne plus comprendre les enjeux politiques contemporains, rien de mieux que de pratiquer le nettoyage historique.

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Les auteurs du document appartiennent probablement au camp jovialiste et sont sans doute fatigués des chicanes de famille qui s'éternisent. Ils espèrent, on imagine, qu'en ne parlant plus des plaines d'Abraham, des rébellions du XIXe siècle et des coups fourrés du XXe siècle, un nouvel être, le citoyen idéal, sans langue séparatrice, sans couleur d'origine, sans racines différentes, venu de nulle part, citoyen d'un monde virtuel, désincarné ou plutôt réincarné dans une peau sans aspérité culturelle, ce citoyen, un peu autochtone, un peu blanc, un peu noir, un peu riche, un peu pauvre, un peu homme, un peu femme, se reconnaîtra dans son voisin comme dans un miroir. Oubliez aussi Meech et les référendums déchirants.

Les auteurs veulent nous sortir du misérabilisme, mais ce «nous» qu'ils ne veulent plus nommer, ce sont, on le sait, les anciens Canadiens français à l'ethnicité remplie de grenades dégoupillées et dont certains professeurs d'histoire se font les porte-voix. En clair, les auteurs farouchement antinationalistes tentent de contrecarrer un enseignement de l'histoire qui reproduirait de nouvelles générations de séparatistes.

Or, s'il est légitime et sain de remettre en question l'attitude trop partisane d'un nombre élevé d'enseignants de l'histoire du Québec et du Canada, qui ne se privent pas de se faire les propagandistes de l'option souverainiste, les moyens proposés dans ce document témoignent d'une contrepartie idéologique pas plus tolérable que la première. Le constat sur lequel s'appuient les universitaires n'est pas tout faux, mais leur démarche s'inscrit dans le mouvement haïssable de la réécriture historique telle qu'elle se pratique dans toutes les dictatures, tyranniques ou pas. Pour que les autochtones soient reconnus dans la création du pays, pour que les immigrants se sentent acceptés, faut-il que les descendants des colons français ignorent les combats de leurs aïeux, la sueur et le sang qu'ils ont dépensés pour se sortir de la misère, instruire leurs enfants et faire triompher une démocratie où le respect de l'autre a valeur suprême? Cette détestable rectitude politique, lorsqu'elle se traduit par un tel document, relève plutôt d'une tentation intellectuellement totalitaire que de cette conscience citoyenne, louable objectif à condition de ne pas éradiquer les luttes dures, parfois injustes mais nécessaires que suppose le rapport de force entre les peuples. Les petits manuels à la gloire de la souveraineté paraissent inoffensifs devant cette réécriture historique. Dans le premier cas, on est naïf; dans le second, on est stalinien.

denbombardier@videotron.ca