Les biscuits

Dans une biographie qui avait passablement fait jaser en 1997, le chroniqueur politique Lawrence Martin avait raconté qu'à l'époque où il était ministre de l'Environnement dans le cabinet Mulroney, Lucien Bouchard pouvait piquer une crise quand il manquait de ses biscuits préférés, à l'arrow-root.

Le problème d'approvisionnement en biscuits semble avoir été réglé une fois qu'il est devenu premier ministre du Québec, mais ses sautes d'humeur sont demeurées légendaires. Il supportait très mal la contrariété.

De toute évidence, sa retraite de la vie politique n'y a rien changé. En sa qualité de coprésident de la Société du Havre, il n'a pas digéré l'abandon du projet de centre de divertissement que Loto-Québec voulait ériger au bassin Peel en s'abritant derrière le Cirque du Soleil.

M. Bouchard, qui avait également milité en faveur de l'installation du futur CHUM à Outremont, a dit voir dans l'échec essuyé par Loto-Québec le reflet d'une «sorte de culpabilité collective», voire d'une «psychose» qui empêche la réalisation de grands projets depuis des années.

En conférence de presse, il a eu ce véritable cri du coeur: «Qu'est-ce qu'on va faire au Québec dorénavant si on doit passer des années à s'arracher du poil?» Déjà qu'on tourne en rond sur la question nationale, aurait pu ajouter l'ancien premier ministre, qui a toutefois préféré ne pas s'aventurer sur ce terrain.

Cette théorie voulant que le moindre groupe de pression sachant utiliser les médias puisse faire obstacle à toute initiative un peu audacieuse est à la mode dans certains milieux. Comme si toutes ces initiatives étaient nécessairement bonnes, et leurs opposants, forcément bornés.

Ce n'est plus comme dans le bon vieux temps, quand on pouvait exproprier les meilleures terres agricoles du Québec et ruiner la vie de dizaines de familles pour construire un aéroport parfaitement inutile sans que personne proteste. Ça, c'était le progrès!

Si ces «groupes très vocaux» dont M. Bouchard déplore aujourd'hui la présence s'étaient fait entendre à l'époque, on n'aurait pas construit un éléphant blanc à coups de milliards pour satisfaire les caprices d'un maire mégalomane.

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Certes, les gouvernements doivent faire preuve de leadership, mais il est assez ironique d'entendre M. Bouchard déplorer cette nécessité de «toujours attendre un consensus pour faire les choses».

S'il y en a un qui a puissamment contribué au développement de cette culture du «consensus», qui peut devenir paralysante, c'est bien lui, avec ses sommets. Pendant des années, il n'a eu que ce mot à la bouche. D'ailleurs, personne d'autre que lui n'aurait été capable d'entraîner la société québécoise tout entière dans la quête du déficit zéro.

Pour ce faire, M. Bouchard nous a seriné qu'il fallait faire preuve de discipline et apprendre à vivre selon nos moyens. Il a lui-même donné l'exemple en vivant comme un moine, cloîtré dans son bunker de la Grande Allée.

Ceux qui lui ont succédé ont repris le refrain de l'austérité. Quand la population se fait répéter quotidiennement que les écoles et les hôpitaux manquent d'argent, cela ne crée pas un climat très propice aux grands projets. La responsabilisation a un prix: il faut couper les biscuits.

Remarquez, dans le cas du casino, ce ne sont pas les citoyens de Pointe-Saint-Charles qui ont eu raison du projet. C'est d'abord le Département de santé publique de Montréal puis le comité interministériel présidé par Guy Coulombe qui l'ont coulé.

M. Bouchard paraît s'étonner que certains ministres aient eu un regard critique. «Ce sont les mêmes qui appellent Loto-Québec pour dire: "Je veux mon chèque d'un milliard deux cents millions." Ça, c'est peser sur le gaz et le brake en même temps.»

Faut-il comprendre que le gouvernement Charest aurait dû lâcher le «brake» et ignorer totalement les avertissements de ses propres experts, qui s'interrogeaient sur les impacts du déménagement du casino sur une population particulièrement vulnérable? On n'ose imaginer qu'un homme pétri de principes moraux comme l'ancien premier ministre puisse penser une chose pareille.

Loto-Québec a aussi un examen de conscience à faire. Sur la base des chiffres très aléatoires avancés par la société d'État, M. Bouchard lui aurait-il donné le feu vert? Poser la question, c'est y répondre.

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Quels sont au juste les autres grands projets que notre psychose collective a fait en sorte d'expédier au cimetière? La centrale thermique du Suroît, dont la Régie de l'énergie a elle-même reconnu qu'elle n'était pas essentielle à la sécurité énergétique du Québec?

Le mont Orford? M. Bouchard trouve-t-il maladive l'opposition à la vente d'une montagne, joyau d'un parc national, pour satisfaire les intérêts d'un promoteur? Quoi encore? Un nouveau stade de baseball au centre-ville, qui aurait simplement retardé de quelques années le départ des Expos?

Bien sûr, il y a la technopole de la santé et du savoir, que l'ancien recteur de l'Université de Montréal, appuyé par la communauté des affaires, voulait construire sur l'emplacement de la gare de triage du CP. À les entendre, s'interroger sur les coûts était un signe d'étroitesse d'esprit. La première pelletée de terre n'est pas encore levée que la facture s'élève déjà à 3,6 milliards pour les deux hôpitaux universitaires. Pour une ville de trois millions d'habitants, est-ce vraiment de la mesquinerie?

M. Bouchard a lui-même fait la preuve avec la Grande Bibliothèque — bien moins coûteuse, il est vrai — qu'un bon projet, bien présenté par une personne crédible, peut rallier l'opinion. À l'époque, l'opposition libérale soutenait que tout le réseau des bibliothèques québécoises allait écoper pour l'érection de ce que l'ineffable Bill Johnson qualifiait de «monument permanent au PQ». M. Bouchard en a fait une affaire personnelle et le succès est indiscutable.

mdavid@ledevoir.com