Étouffer le Québec

Dans 65 pays du monde, quelque 2250 spécialistes et universitaires répartis dans une quarantaine de disciplines ont fait du Québec, l'un de leurs champs d'étude, de publication et d'enseignement.

À Moscou, par exemple, l'Université d'État des sciences humaines de Russie a ouvert en 1996 un Centre d'études sur le Québec en association avec des professeurs de l'Université Laval. L'un des programmes du centre s'intitule : «L'histoire, la culture et les archives de l'Amérique francophone: la civilisation québécoise au passé et au présent». Une douzaine de nouveaux étudiants s'y inscrivent chaque année pour une formation qui inclut des cours de français et de littérature québécoise. Le centre accueille aussi des étudiants d'ici et abrite une bibliothèque d'ouvrages québécois offerts par l'Association internationale d'études québécoises (AIEQ).

Le président de cette association est un Allemand, Ingo Kolboom, un ami et un formidable ambassadeur du Québec, qui enseigne à l'Université de Dresde. L'Allemagne est devenue, en passant, le deuxième partenaire commercial du Québec après les États-Unis. Quelque 60 % des 750 membres de l'association travaillent à l'étranger, constituant un réseau qui favorise le rayonnement du Québec mais en même temps l'ouverture des Québécois sur le monde. L'AIEQ existe grâce à un soutien du ministère des Relations internationales du Québec. Stéphane Dion aurait voulu que cette association ne voie jamais le jour.

De son côté, l'Agence Québec-Amérique latine pour la jeunesse organise, depuis peu, à l'exemple de l'OFQJ pour la France et l'AQWBJ pour la Belgique, des stages et des échanges entre les étudiants québécois et ceux d'Amérique centrale et d'Amérique du Sud. À l'heure où l'on négocie la création d'une zone de libre-échange des Amériques, ces relations sont une nécessité, et ce, autant pour nous que pour les étrangers avec qui nous établissons ces contacts.

Dans l'édition 2003 de L'Annuaire du Québec qui sera publié bientôt (excusez la promo, je n'en prendrai pas l'habitude), la directrice du groupe de recherche sur les transferts culturels à l'université Rio Grande do Sul, au Brésil, Mme Zilà Bernd, écrit ceci: «L'ouverture du Brésil vers la francophonie américaine au début des années 80, à l'occasion des premiers stages organisés par le ministère québécois des Relations internationales, fut une bouffée d'oxygène [É]. L'option pour le Québec, sa culture et sa littérature a plongé d'emblée les chercheurs du Brésil dans un univers culturel pluriel, multiple et hétérogène qui a permis l'ébauche d'un dialogue, créant par la suite un espace privilégié de réflexions et d'échanges [É]».

À l'heure de la mondialisation, la présence du Québec à l'étranger est indispensable pour faire connaître notre culture et l'enrichir autant que pour ouvrir des marchés en attirant des investisseurs ou en faisant la promotion de nos produits et de nos compétences. Le réseau de délégations du Québec à l'étranger sert ces intérêts multiformes.

Vendredi, le ministre le plus puissant, qui se révèle en même temps l'un des plus obtus, du gouvernement fédéral, John Manley, a suggéré au gouvernement québécois de fermer ses bureaux à l'étranger et d'utiliser les budgets pour financer la santé au lieu de réclamer d'Ottawa un nouveau partage des revenus provenant de nos taxes et de nos impôts.

L'Écosse, qui n'est pas un pays, dispose d'un réseau d'une cinquantaine de bureaux dans le monde, financés à même la subvention versée par le gouvernement britannique qui tient lieu de budget du gouvernement régional écossais. La Catalogne, qui n'est pas un pays non plus mais une région d'Espagne, a mis sur pied un réseau de représentations aussi imposant. Nous ne sommes pas plus bêtes que les Écossais et les Catalans. Nous savons, dès lors que nous formons une nation, que l'on est toujours mieux servi par soi-même pour parler en son nom et pour veiller à ses intérêts.

Les propos de John Manley reflètent fort bien la situation intenable dans laquelle se trouve le Québec. Ottawa dit: si vous manquez de fonds pour payer ce que coûtent les services de santé, coupez toutes les autres activités. Aujourd'hui, c'est: fermez vos délégations à l'étranger. Demain, ce sera: fermez votre ministère de la Culture, cessez de soutenir votre littérature et votre télévision, arrêtez de développer l'industrie du multimédia, abolissez les institutions québécoises qui s'occupent de recherche, de science, de développement régional et, pourquoi pas, le ministère de l'Environnement.

Je note en passant que la proposition de Jean Charest, qui consiste à augmenter les budgets de la santé et de l'éducation, de réduire les impôts et de geler les budgets des autres ministères, aurait exactement le même effet.

Le déséquilibre fiscal se transforme peu en peu en étranglement fiscal. Un jour, si ça continue, le Québec ressemblera à une grosse régie régionale de la santé, incapable de consacrer des sommes suffisantes aux autres missions de l'État. Les autres provinces pourront peut-être s'en accommoder, quoi que ce n'est pas certain. Mais l'État du Québec, qui est responsable de la seule majorité de langue française en Amérique, ne peut pas accepter cela.

Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec, chez Fides.

vennem@fides.qc.ca

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