Pour contrer l'ennui

Étonnant que l'ennui soit un thème si peu mis en avant quand il s'agit de se pencher sur le mal de l'âme, celle des êtres et celle de la société. Pourtant, c'est un mal sournois, sur le modèle des infiltrations d'eau dans les fondations des immeubles. La maxime «l'oisiveté est la mère de tous les vices» est d'une certaine manière la version moralisatrice de l'ennui, ce sentiment que l'on cache comme s'il était inavouable. Comme s'il entachait de suspicion celui qui l'éprouve. Il est vrai que celui qui s'ennuie peut devenir menaçant pour son entourage, mais celui qui distille l'ennui chez ses proches se condamne à plus ou moins long terme à vivre dans une solitude qu'il subira.

Ce préambule est probablement nécessaire pour aborder la suite de cette chronique sur les gens âgés qui s'ennuient et qu'on retrouve en si grand nombre dans les casinos de Montréal, de Hull et de Charlevoix. Il faut circuler à n'importe quelle heure du jour et de la nuit au Casino de Montréal pour saisir cette réalité aux multiples visages. Ceux qui n'y ont jamais mis les pieds ignorent l'ampleur de ce phénomène social. Bien qu'entourées de gens, les personnes âgées ont trouvé dans ces lieux où n'existent ni heure, ni jour, ni nuit, ni silence angoissant, ni obligation de socialiser, un refuge en forme de rêve, certes frelaté, mais un rêve tout de même. Ces joueurs, pas tous compulsifs mais qui risquent de le devenir par une fréquentation répétée, vont au casino avec plus d'exaltation qu'ils n'en éprouvaient à une autre époque quand ils fréquentaient l'Église. Ils s'ennuient et, dans le bruit incessant et omniprésent des pièces qui tombent, des cloches qui carillonnent et des onomatopées sonores, ils oublient de s'ennuyer.

Les retraités s'ennuient car, à 70 ans, ils ont déjà 10 ou 15 ans d'inactivité professionnelle. Ah! ils étaient heureux de leur retraite enrichie de primes de séparation alléchantes lorsque la fonction publique les a incités à partir en les flattant dans le sens du poil vers la sortie. Ils en avaient assez des compressions, des restrictions, du stress et de l'absence de reconnaissance. Ils étaient dans l'enseignement, dans les hôpitaux, dans les organismes paragouvernementaux, et ils rêvaient de voyages, de jardinage, de golf, des petits-enfants à cajoler. Mais on ne voyage pas beaucoup quand on n'a jamais voyagé, le jardinage ne dure qu'une saison, le golf également, et les petits-enfants tardent à venir ou alors leur révèlent que la patience leur fait défaut. Eux qui ont accédé à l'hédonisme post-soixante-huitard et à la griserie du plaisir immédiat, eux qui ont découvert le relativisme moral, qui ont traversé des ruptures, coupé les liens familiaux trop contraignants, eux qui ont perdu leurs illusions, comme ils le disent, ceux-là s'ennuient.

La machine à sous devient la métaphore de ce que la vie apporte de plus grisant: la surprise. L'index sur le bouton, ils espèrent le jackpot, mot plus percutant que sa traduction, le gros lot. Ceux, nombreux aussi, qui ne sont pas retraités de l'État s'ennuient tout autant. Ils s'ennuient même de l'entreprise pour laquelle ils ont travaillé toute leur vie. «J'aimais ça, dire que j'étais un employé de Canadair, c'était une compagnie qui en imposait», m'a confié un fringant sexagénaire dont la vivacité servait à l'évidence jadis à d'autres activités que celle de faire tourner le barillet de la machine à sous.

Contrairement aux lieux de pouvoir, le casino est rempli de femmes, même octogénaires. Des veuves, des jeunes, des vieilles, des «de souche», des néo-Québécoises. Elles ont une façon plus personnelle de traiter la machine. Elles lui parlent, la caressent, la frappent parfois. «On est bien, ici», m'a dit une veuve de 84 ans qui, trois fois par semaine, vient à son temple préféré «en métro, plus deux correspondances d'autobus». Le casino lui enlève son mal, dit-elle. Plus de douleurs arthritiques, plus de migraines, plus de tempes qui claquent, c'est elle qui parle. «J'pense à rien quand je suis ici. J'suis plus malade, mais ça me coûte cher.»

À vrai dire, le casino est en train d'avaler l'héritage des générations suivantes. Ces gens âgés que leurs enfants délaissent n'ont sans doute pas tous lu le best-seller américain Die Broke mais ils en pratiquent les principes. Dans le vide de leur vie solitaire, en rupture avec les valeurs qui ont modelé leur vie, les gens âgés n'ont plus l'esprit de sacrifice. Ils ont donné leur vie à leurs enfants plus ou moins indifférents et trop souvent peu reconnaissants, alors ils insèrent les pièces de monnaie dans une machine bruyante et lumineuse qui a l'air de leur sourire et qui leur recrache, à intervalles plus ou moins réguliers, de petits cadeaux. Mais la machine leur offre surtout ce que personne, apparemment, ne peut leur donner, le désennui, qui n'est rien d'autre que l'oubli de la mort qui se profile.

denbombardier@videotron.ca
1 commentaire
  • David Huard - Inscrit 25 mars 2006 21 h 45

    L'ennui : force créatrice

    L'ennui est, je pense, l'une des plus importantes sources de motivation. Ou, devrait-on plutôt dire la peur de l'ennui, car réaliser que l'on s'ennuit, viscéralement, c'est souvent réaliser que notre vie manque de sens. Face à cet ennui, le premier réflexe est de le vaincre, de donner un sens et une direction à sa vie. Malheureusement, beaucoup de gens sont démunis lorsque vient le temps de tromper l'ennui, et décident de faire affaire avec le vendeur d'illusion le plus criard, le plus visible, le plus proche : le jeux.

    Plus jeune, je n'arrivais absolument pas à comprendre comment quelqu'un pouvait s'intéresser avec passion à des sujets aussi arides que les maths, pourquoi des nobles avaient dépensé des fortunes pour des observatoires astronomiques et passé d'inombrables heures rivés devant leur téléscope dans l'espoir de découvrir de nouvelles comètes, ou plus communément, comment quelqu'un pouvait passer ses fins de semaine à tripoter un moteur de char. Pour un adolescent de 15 ans, ce genre d'activité frise l'absurde. Les seules choses qui sont vraiment intéressantes sont dans l'ordre : la gente féminine et se trouver une job. Tout le reste n'est que distractions. Ce n'est que plus tard, lorsque ces deux préoccupations furent classées, que j'ai compris pourquoi on pouvait s'intéresser aux maths, à l'univers et aux chars : pour tromper l'ennui. Que, fort probablement, la plupart des grandes inventions, découvertes et révolutions sont le fruit de personnes dotées d'une capacité d'ennui exceptionnelle ; pour qui l'idée de n'avoir rien qui donne un sens à la vie est la pire des calamités. Pour ce genre de personne, investir des milliers d'heures de travail et de réflexion dans des projets a priori loufoques se justifie pleinement.

    Tout ceci pour en arriver à dire que l'ennui est une force considérable dans une société. Que si nous étions plus futés, nous aurions canalisé cette énergie vers des projets plus constructifs que de nourrir des machines à sous. Valorisons la connaissance, l'implication sociale, la famille et le sport plutôt que la satisfaction instantanée de nos besoins les plus insignifiants, et les casinos se videront tranquillement de leurs âmes en peine.

    Les profits de Loto Québec sont pour moi la mesure de notre propre insignifiance. Chaque nouveau casino, gratteux ou nouvelle poule aux oeufs d'or la preuve par l'exemple de notre pauvreté intellectuelle, de notre manque de moyens face à l'ennui et le manque de sens. Dans cette perspective, le mandat de Loto Québec devrait être de se rendre le plus discret possible, d'être la voie légale du jeux, sans plus, de chercher à disparaître sous le tapis. Et à nous de combler le vide. Le combler par du beau, du grand, du rêve solide et concret. Malheureusement, l'air du temps préfère les casinos grandioses, les valideuses aux caisses des épiceries, les publicités tapageuses incitant les gens à acheter l'espoir de devenir riche. Quelle triste vision de notre avenir, quelle affirmation résolue de notre petitesse.

    David Huard