Essais québécois - André Pratte et la logique de la dépendance

Depuis plusieurs années, le camp fédéraliste québécois est en manque de porte-parole intellectuels crédibles. Claude Ryan, dans ce rôle, faisait assez bonne figure, mais ses successeurs, les Dion et Pettigrew, ne sont pas à la hauteur. Le premier irrite plus qu'il ne convainc et le second se contente de manier des clichés. Toutefois, en André Pratte, les fédéralistes d'ici ont trouvé un digne continuateur de l'ancien chef du PLQ.

Essayiste au style limpide qui joue la carte de la mesure et qui ne craint pas de témoigner de son cheminement constitutionnel hésitant, Pratte incarne l'intellectuel en phase avec les Québécois ambivalents. Depuis son accession au poste d'éditorialiste en chef de La Presse, il a souvent été qualifié de mercenaire par des souverainistes qui cherchaient ainsi à disqualifier, à peu de frais, sa pensée. Je pense plutôt, quant à moi, qu'il importe de se situer sur le terrain des idées si on souhaite vraiment démontrer qu'il a tort dans le débat sur la question nationale. Par ses appels répétés à la pondération et au réalisme, Pratte touche plusieurs Québécois hésitants qui ne demandent pas mieux que de le croire. Son approche, en ce sens, représente un défi pour la pensée souverainiste.

Nationaliste, le journaliste reconnaît avoir voté OUI en 1980 et en 1995. Le discours de Jacques Parizeau, lors de cette seconde défaite, a transformé son souverainisme mou en fédéralisme pragmatique. Sa thèse, depuis, n'a pas changé: il existe bien un «désaccord fondamental entre le Québec et les autres provinces sur la nature de ce pays», mais il s'agit d'un «désaccord symbolique plus que pratique». La preuve? «Le Québec se tire fort bien d'affaire au sein du Canada.» Il reconnaît donc que la question de la place du Québec dans la fédération «se heurte soit à un mur d'incompréhension soit à un aveu d'impuissance», mais il ajoute que, somme toute, ça va bien quand même.

Le mythe du Québec «pays martyr», écrit-il, ne tient pas puisque la différence québécoise, «si elle n'est pas reconnue dans la Constitution, est concédée dans les faits depuis la naissance même de la Confédération». Par une longue énumération de toutes sortes d'ententes conclues entre Ottawa et Québec depuis plusieurs années (bourses du millénaire, formation de la main-d'oeuvre, congés parentaux), Pratte entend démontrer que, en général, le Québec obtient ce qu'il veut dans le cadre fédéral. Ce qu'il omet toutefois de souligner, et que Joseph Facal rappelait récemment dans les pages du Devoir, c'est que presque toutes ces ententes concernent les champs de compétence des provinces et jamais, ou rarement, ceux d'Ottawa. En d'autres termes, pour exercer ses propres pouvoirs constitutionnels, le Québec a besoin d'ententes! Le Canada, écrit pourtant Pratte, est «une des fédérations les moins centralisées du monde». Il nous sort même la théorie trudeauiste des contrepoids pour nous dire qu'elle nous protège parfois contre l'incurie québécoise. D'ailleurs, ajoute-t-il, le Québec n'a pas trop à se plaindre puisqu'il a lui-même refusé des accords constitutionnels (il cite même l'insignifiante «déclaration de Calgary») qui lui auraient donné des pouvoirs.

Confort et indifférence

Pour être important, cela dit, ce débat sur les chicanes de pouvoir ne résume pas tout. En suggérant, en effet, que le Québec a su obtenir sa juste part dans le cadre fédératif et que cela discrédite le souverainisme, Pratte nous enferme dans la logique du confort et de l'indifférence. Comme l'écrivait Pierre Bourgault en 1994: «Ce qu'il faut dire et qu'on ne dit pas assez, c'est que, même si la fédération canadienne était "payante", il faudrait quand même faire l'indépendance du Québec. Pourquoi? Tout simplement parce qu'il vaut mieux gérer ses propres affaires que de les laisser gérer par les autres. Il en va des peuples comme des individus.» Aussi, on comprend que Pratte s'amuse à tenter de démontrer que le budget d'un Québec souverain réalisé par François Legault ne tient pas la route, mais cela ne change rien au fond de la question, d'autant que Pratte admet qu'un Québec souverain serait viable.

On veut bien, donc, être réaliste et accepter, avec Pratte, que la souveraineté ne nous transporterait pas au pays des merveilles. Il est vrai que le Québec a connu une belle évolution depuis quarante ans, même dans le cadre fédératif. Il faudrait peut-être ajouter, toutefois, que ce développement coïncide avec une période où les souverainistes ont occupé le devant de la scène.

Mais, par ailleurs, est-il encore réaliste celui qui écrit qu'«il est essentiel que la Constitution canadienne soit un jour amendée pour mieux refléter la vraie nature du pays», qui affirme qu'«il subsiste au Canada anglais une ouverture que nous aurions tort de négliger», mais qui, ailleurs, reconnaît que «le pays de la tolérance a de toute évidence bien du mal à tolérer cette société distincte» et que «la plupart des Canadiens anglophones ne s'interrogent même plus à ce sujet»? Alors, sur cet enjeu «essentiel», est-il ouvert ou fermé, ce Canada dans lequel même les tanks sont réservés aux unilingues anglophones?

De même, est-il réaliste celui qui prétend que, «dans sa conception, le programme des commandites n'a rien de scandaleux» puisque le gouvernement péquiste a lui aussi dépensé des sommes en publicité gouvernementale? Réaliste, celui qui compare les petits dérapages référendaires du camp du OUI à la machine de guerre illégale des fédéralistes? Réaliste, celui qui attribue la Terreur aux Patriotes de 1837-1838 plutôt qu'à leurs adversaires sans scrupules?

N'est-il pas plutôt démagogue et franchement idéologue, comme quand il blâme les souverainistes pour avoir durci leur position en abandonnant l'obligation de l'association alors qu'il les accusait depuis des années d'entretenir la confusion avec le trait d'union ou quand il affirme que l'influence du Québec souverain sur la scène internationale serait «minuscule»? Et celle du Canada, alors, qui n'est même pas vraiment la nôtre?

Au fond, ce que nous dit André Pratte, c'est que notre situation est bien tolérable, enviable même, à l'échelle de la planète — ce qui n'est pas faux —, que la reconnaissance nationale que nous souhaitons lui ajouterait un supplément d'âme, essentiel mais pas tant que ça, et que le jeu, s'il doit aller jusqu'à la souveraineté, n'en vaut pas la chandelle. Soyons «déçus», donc, mais oublions ça en nous attelant à construire le «Québec lucide» à la sauce néolibérale, ce que personne ne nous empêche de faire. Il est vrai que, pour mener à bien cette ambition, la logique de la dépendance est tout indiquée.

louiscornellier@parroinfo.net

Aux pays des merveilles

Essai sur les mythes politiques québécois

André Pratte

VLB

Montréal, 2006, 160 pages
1 commentaire
  • Marie-France Legault - Inscrit 22 février 2006 09 h 26

    Quelle dépendance?

    Monsieur Pratte dans son livre: "Au pays des merveilles" a fait une analyse très perspicace et LUCIDE de la situation politique au Québec. Les problèmes de centralisation dé-centralisation, partage des pouvoirs, champs de compétence ont été abordés en toute transparence et "lucidité"...Les avantages concrets, les règlements obtenus de la part du Fédéral prouvent sans aucun doute que le Fédéralisme peut fonctionner car il y a des gains des bénéfices réels. Il n'est pas question de "dépendance" mais de "partage" des compétences, des finances dans des domaines importants tels que: la SANTÉ, l'Éducation, l'Emploi. De par sa définition, le Fédéralisme est un "partage" avec les provinces. La "péréquation" est un des avantages réels de la Fédération. Les provinces pauvres receant plus d,argent que les provinces riches. L'Alberta ne reçoit rien, (elle est trop riche)mais elle paye quand même pour les provinces pauvres: Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse, Île du Prince-Édouard. Le Fédéralisme est aussi une forme de gouvernement la plus populaire dans le monde: USA, Belgique, Australie etc...

    Il ne faudrait pas que l'option indépendantiste empêche de voir les bienfaits du Fédéralisme pour ne s'attaquer qu'aux failles, imperfections, irritants d'un système qui a fait ses preuves dans le monde.

    Monsieur Pratte en conclut que: le Québec finit toujours par obtenir ce qu'il veut...société distincte oblige....

    Il faut enlever les "lunettes séparatistes" pour être capable de voir les bienfaits du
    fédéralisme. Il faut remplacer le sentiment de "dépendance" par le sentiment de "partage".