Un beau gâchis!

Pour sa première semaine au pouvoir, Stephen Harper n'a rien trouvé de mieux que de se jeter sur des pelures de banane. Le nouveau premier ministre et son équipe ont été incapables de gérer une crise qu'ils avaient eux-mêmes créée. En l'espace de quelques jours, c'est comme si la colline parlementaire s'était retrouvée aux heures les plus folles de l'époque de Brian Mulroney.

Sur papier, la raison d'État aurait pourtant pu commander le recrutement extraordinaire de gros canons pour représenter deux des trois plus grandes villes du Canada à la table du Conseil des ministres. En marge des autres considérations, Michael Fortier et David Emerson sont des gens de valeur. Personne ne peut contester que le cabinet Harper est plus fort du fait de leur présence à sa table.

La nomination de M. Fortier au Sénat ne devrait pas retarder le jour où les sénateurs seront élus plutôt que nommés par un décret du premier ministre. Si Stephen Harper ne réussit pas à réaliser sa promesse à ce chapitre, ce sera pour d'autres raisons.

Sachant qu'il allait délibérément sacrifier les électeurs de Vancouver-Kingsway en recrutant David Emerson, le premier ministre aurait certainement pu trouver des volontaires pour monter au front et expliquer que la ville de Vancouver et la Colombie-Britannique y gagnaient au change. Il ne manque jamais de gens pour rendre service à un premier ministre en début de mandat.

En rétrospective, aucune stratégie de communication n'avait été conçue pour faciliter l'entrée en scène de ces deux ministres. La culture maniaque du secret du nouveau gouvernement l'avait empêché d'alerter ses alliés naturels à Montréal et à Vancouver pour les faire monter avec lui aux barricades. Les ténors du nouveau Conseil des ministres ont également été mis devant un fait accompli.

On ne peut même pas dire que le premier ministre ait beaucoup payé de sa personne pour défendre ses choix. Après avoir jeté David Emerson et Michael Fortier dans la fosse aux lions, Stephen Harper s'est transformé en courant d'air, oubliant au passage qu'il doit des comptes détaillés aux électeurs pour les promesses si vite brisées de son gouvernement.

Personne ne semblait non plus avoir réfléchi à l'embarras prévisible dans lequel la décision allait plonger les députés conservateurs. Livrés en pâture aux médias pendant trois journées consécutives, ils se sont débrouillés comme ils ont pu. On ne pouvait tout de même pas leur demander d'être mieux à même de justifier la tournure singulière des événements que les auteurs du mauvais feuilleton de la semaine dernière.

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Si la tendance se maintient, la pente savonneuse sur laquelle le nouveau gouvernement s'est engagé va l'amener tout droit dans un mur. L'affaire du cabinet a ébranlé la solidarité du caucus. La nouvelle voulant que la garde rapprochée du nouveau premier ministre n'ait pas eu de meilleure idée pour faire taire les critiques que de recourir à la méthode forte est porteuse de révolutions de palais.

Pour faire diversion, les communicateurs du gouvernement ont déjà succombé à la tentation dangereuse de jeter le bébé avec l'eau du bain, en suscitant indûment des attentes sur d'autres fronts. La semaine dernière, on a ainsi pu lire que Stephen Harper était en train de négocier une entente de transition avec Québec sur les garderies, ce qui a naturellement mis le feu aux poudres à Queen's Park et dans les autres capitales provinciales.

Sous le couvert d'un anonymat relatif, on a également laissé croire à un déblocage prochain sur le front de l'Unesco, en vertu d'un calendrier à peu près impossible à respecter. Tout cela alors que l'identité, le cas échéant, du conseiller principal de M. Harper pour le Québec est encore un mystère même pour ses interlocuteurs à Québec. Ce n'est certainement pas le très junior ministre des Affaires intergouvernementales (dépêché tous azimuts aux Jeux olympiques) qui va compenser l'absence d'un homme fort ou d'une femme forte au bureau du premier ministre.

En principe, le gouvernement dispose de quelques semaines pour se ressaisir. À condition bien sûr que personne ne jette d'huile sur le feu d'ici au retour du Parlement. D'ici là, M. Harper devra s'interroger sur la pertinence et le réalisme des conseils qu'on lui prodigue.

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Pour sa transition, le premier ministre s'est entouré de vétérans de l'époque Mulroney. Depuis une semaine, ceux à qui le régime de l'ancien premier ministre conservateur est familier ont reconnu certains des réflexes qui ont été les marques de commerce de ses deux gouvernements: un mépris souverain pour la tâche pédagogique d'expliquer les grandes manoeuvres du gouvernement à l'opinion publique et une propension dangereuse à se déconnecter de la réalité.

L'accord du lac de Meech a été défait en partie parce que le premier ministre a longtemps abandonné le champ de l'opinion publique aux adversaires du projet. Si John Turner ne lui avait pas forcé la main, M. Mulroney n'aurait pas défendu son accord de libre-échange avec les États-Unis en campagne électorale.

L'ancien premier ministre conservateur avait le luxe de disposer d'un gouvernement majoritaire. C'est donc impunément qu'il avait gaspillé ses deux premières années au pouvoir. En comparaison, le gouvernement actuel n'a pas droit à l'erreur. Son espérance de vie pourrait se calculer en mois plutôt qu'en années. Il ne faudra pas beaucoup de semaines comme celle qui vient de s'écouler pour que la capacité déjà mince du gouvernement Harper de procéder au moindre changement soit réduite à néant.

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Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

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