Espoirs haïtiens

«En ce moment où l'attente de recettes ou de sauveurs se fait pressante, où le besoin impatient d'espérance peut conduire à beaucoup d'errements... il faut bien que quelque part soit assumé le sentiment que l'Histoire nous offre probablement la dernière chance... et qu'il n'y a pas de sauveur et qu'il n'y a pas de recettes.» - Georges Anglade, 1986.

Souvenir de décembre 1990... Gonaïves, chef-lieu du centre d'Haïti. Un petit bout d'homme pénètre dans la ville. La liesse s'empare de la population. Scènes de transe à l'ombre d'une église. Des affiches partout: «Titid ak nous se Lavalas» («Aristide avec nous, c'est l'Avalanche»).

Le Sauveur. La déferlante de l'espoir. Jean-Bertrand Aristide: le Sauveur avec sa recette.

Au début des années 90, Georges Anglade, professeur à l'UQAM, ex-ministre sous Aristide, auteur en 1986 de la citation en exergue, avait cru en Aristide. En tout cas, assez pour devenir son principal conseiller au programme.

Rapidement revenu à lui, il rompra avec Titid au milieu des années 90. Dix ans plus tard, en février 2006, Anglade déclare au journal Le Nouvelliste de Port-au-Prince: «Nous ne vivrons pas vingt autres années comme les vingt dernières [...] si nous ne faisons pas face à cette crise-là [...]. Cela sautera pour de bon, bien avant l'échéance des vingt ans et même beaucoup plus rapidement qu'on le croit généralement.»

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On a tout dit sur la misère d'Haïti, sur la destruction (en partie exogène, mais aussi largement endogène) de ce pays. Personne n'ignore la difficulté qu'il y aura à simplement stopper sa descente aux enfers. Tout de même, dans le court terme, l'élection qui s'est tenue mardi a montré quelques faits encourageants:
- Le vote s'est déroulé presque sans violence — dans un pays qui n'en a pourtant pas manqué au cours des dernières années.
- Il n'y a pas eu, cette fois, de campagne mystique et triomphale d'un «petit père du peuple» à l'haïtienne, tombé du Ciel, qui promet aux déshérités, par un coup de baguette magique, des lendemains qui chantent.
- René Préval a mené une campagne extrêmement discrète. Malgré les appuis populaires du camp Aristide — dont il a hérité —, il n'est pas lui-même une réincarnation du mythe messianique.
- Malgré l'heureuse absence, aujourd'hui, de cette «fièvre du Sauveur» qui est une malédiction haïtienne, le taux de participation à l'élection du 7 février 2006 s'est en fait révélé supérieur de 10 % à celui du 16 décembre 1990! Signe de l'espoir sincère, et persistant, que l'acte de voter peut changer les choses.

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Aristide était peut-être un mystique égaré en politique, doublé d'un incompétent économique. Il a peut-être (et même sans doute) couvert au moins tacitement les violences des voyous et des trafiquants qui se réclamaient de lui, et qui mettent aujourd'hui encore certains bidonvilles en coupe réglée. Il n'était pourtant pas le nouveau Duvalier qu'on en a fait.

Dans un extraordinaire article-fleuve paru il y a quinze jours dans le New York Times, Walt Bogdanich et Jenny Nordberg ont montré, avec un incroyable degré de détail, comment l'administration Bush, à partir de son entrée en fonctions en 2001, a cyniquement saboté les tentatives de l'ambassadeur américain à Port-au-Prince (nommé par Bill Clinton) qui voulait sincèrement travailler avec Aristide, et qui avait défendu le principe d'une négociation entre le pouvoir et l'opposition. Et comment le soulèvement armé de quelques centaines d'aventuriers de province (y compris un certain nombre de meurtriers confirmés), relayé dans la capitale par une révolte locale de la bourgeoisie, avait pu devenir, dans la presse étrangère, le «vaste soulèvement» qu'il n'avait jamais été. Pour aboutir, le 29 février 2004, à un véritable «putsch diplomatique» qui — ultime ironie! — faisait d'Aristide une authentique victime.

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La victoire annoncée de Préval montre qu'envers et contre tous la base populaire qui avait soutenu Aristide existe toujours. Qu'elle est forte, et qu'elle s'exprime. Que pour beaucoup d'Haïtiens, en 2006, un vote pour Préval, c'était un vote pour Aristide... ou en tout cas, pour un certain héritage d'Aristide.

Les défis du futur président sont énormes. À court terme:
- Faire avaler à ses partisans que le fait d'être forcé à un ballottage, parce que votre candidat est arrivé juste en-dessous des 50 % au premier tour, ce n'est pas forcément une «magouille»... comme on pouvait l'entendre hier dans les rues de Port-au-Prince.
- Désarmer les gangs pro-Aristide qui tiennent Cité-Soleil, et avec une aide étrangère renouvelée, rétablir un niveau élémentaire de sécurité publique.
- Trier le bon grain de l'ivraie dans l'héritage du mouvement Lavalas, étape tragique mais tout de même significative de l'histoire haïtienne.
- Après avoir été son protégé, se distancier d'Aristide lui-même, pour se révéler le modeste mais efficace «président Préval»... que tout ami d'Haïti ne peut que lui souhaiter de devenir.

François Brousseau est chroniqueur et affectateur responsable de l'information internationale à la radio de Radio-Canada.

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