L'islam en Occident: Un examen d'inconscience s'impose

Les croyants comme les agnostiques sont sans doute surpris de voir les médias, d'ordinaire si peu intéressés par les débats religieux, accorder tant d'importance aux images de Mahomet. En Occident, en effet, les guerres de religions ont pris fin depuis longtemps, et même les pays autrefois hostiles, par exemple, au catholicisme ont appris à vivre avec lui. Or, voilà que des journaux présentent, sur l'islam, jusqu'à de fines analyses théologiques.

Pourquoi donc cet intérêt soudain? La crainte du terrorisme? Sans doute. Mais surtout une appréhension quant à l'attitude des musulmans, en Europe d'abord, et plus généralement, dans les affaires mondiales. Selon un sondage du Pew Research Centre, la majorité des Européens estiment que l'islam est «enclin à la violence». Il en va de même aux États-Unis et au Canada. Sauf en Pologne, ils craignent aussi que «l'extrémisme islamique» ne se manifeste chez eux.

On pourrait voir là un résultat des attentats ourdis par des groupes se réclamant de l'islam. Mais une crainte plus profonde apparaît. La maison de sondage a demandé aux mêmes gens si, à leur avis, les musulmans développaient, dans leur pays d'accueil, une «identité islamique». Encore là, une majorité a répondu oui. Cette opinion n'est pas générale, mais elle indique l'appréhension d'un refus des musulmans de s'intégrer, et donc, d'une possible cassure sociale et nationale.

En Russie, pays européen le plus peuplé et comptant le plus de musulmans, des tensions n'auraient rien pour surprendre, encore que ces populations musulmanes occupent depuis longtemps leurs territoires d'appartenance. À l'inverse, le Danemark, qui compte à peine 5,4 millions d'habitants, ne dénombre que 160 000 musulmans, la plupart venus de l'immigration. On y trouve, bien sûr, une centaine de mosquées, mais à peine 15 000 personnes les fréquentent. En France, la minorité musulmane compte pour 10 % de la population, soit 5,9 millions, mais encore là moins de 5 % des musulmans vont régulièrement à la mosquée.

D'immigration plus ou moins récente, ces populations veulent s'intégrer, elles ne se replient pas sur des institutions séparées. Et si une minorité radicale prétend parler en leur nom, c'est que leur communauté locale n'a souvent pas de structures ni de leadership propres. De jeunes musulmans, déçus de leur pays d'accueil, sont passés, il est vrai, aux groupes fondamentalistes. Mais comme pour d'autres vieilles confessions d'Europe, les musulmans de la diaspora s'identifient surtout à un islam culturel, non à une foi qui ferait d'eux des citoyens à part.

(Au Canada, la population musulmane n'a rien d'une communauté au sens strict. Ses membres viennent de pays différents et sont loin de parler la même langue ou d'avoir des revendications semblables. Néanmoins, comme gouvernements et médias aiment bien traiter avec des «porte-parole», il ne manque pas de «leaders» pour former des associations pas toujours représentatives des citoyens en cause. Cette distorsion, faut-il le préciser, n'est pas une exclusivité religieuse, elle est une plaie généralisée de la démocratie contemporaine.)

Pourtant, l'appréhension à l'égard de l'islam reste profonde. On sait moins que cette peur est en grande partie imaginaire. Un millénaire d'antagonisme théologique a laissé des fantasmes. Quand, au Moyen Âge, on traduit le Coran, c'est pour mieux combattre cette «hérésie». Certes, les premiers disciples de Mahomet se sont imposés par la force. Mais les pays de foi chrétienne ont eux-même tardivement renoncé à l'épée. Malgré tout, l'idée que la religion de Mahomet est mauvaise et dangereuse reste ancrée dans la culture occidentale.

Qui dans le monde judéo-chrétien a jamais su que le Coran fait une place élogieuse aux grandes figures du judaïsme et du christianisme? L'ignorance aidant, certaines prescriptions de l'islam sont tenues, sans plus d'analyse, pour des vestiges de barbarie ou d'obscurantisme.

Crise des caricatures

Pour l'heure, la crise des caricatures s'apaise. Son initiateur, le journaliste Fleming Rose, qui préparait une nouvelle attaque au Jyllands-Posten, a dû quitter ce quotidien. La manipulation de l'incident médiatique par des régimes arabes a aussi été démasquée. Néanmoins, l'ampleur de l'affaire dénote la vulnérabilité de maints pays à ce genre de dérapage. Pareille provocation risque de faire école, en Europe et ailleurs. Il importe d'y faire échec.

La responsabilité des médias est devenue plus grande en matière de religion. C'est moins la liberté d'expression qui est en cause dans ce genre d'affaires, que le devoir d'éclairer le public quant aux croyances religieuses et à leur signification. De grands journaux heureusement s'y emploient.

Ainsi le Wall Street Journal a démystifié le tabou relatif au prophète. «Il n'y a pas d'injonction dans le Coran contre les images, qu'elles soient de Mahomet ou de quiconque d'autre», y note l'écrivain iranien Amir Taheri. Cette «règle» serait venue plutôt de milieux chrétiens d'Orient autrefois opposés au culte des images. Une querelle entre chrétiens sur le même sujet, la crise des iconoclastes (briseurs d'images), a secoué l'Église antique.

L'interdit fut peut-être aussi renforcé par des emprunts au judaïsme. L'islam reconnaît, en effet, les dix commandements bibliques. Or, le second stipule: «Tu ne feras pour toi sculpture ni toute image de ce qui est dans les ciels en haut, sur la terre en bas, et dans les eaux sous terre. Tu ne te prosterneras pas devant elles et ne les serviras pas.» On reconnaît ici la lutte du monothéisme contre les idoles.

L'opposition de Mahomet aux divinités tribales d'Arabie l'incitait à prôner la méfiance à l'endroit de représentations risquant de raviver le polythéisme. Une autre interprétation veut qu'on ait découragé les artistes de rivaliser avec la création divine. Quoi qu'il en soit, les historiens notent que, même si la prohibition des images fut observée par les mosquées et dans des milieux particuliers, l'islam n'a jamais fait de cette représentation un délit passible d'une peine.

On ne saurait donc interpréter cette méfiance alors justifiée comme une hostilité foncière de l'islam à la création artistique. Des représentations humaines, y compris celles de prophètes, décoraient les palais de dignitaires. Encore de nos jour, des images d'Ali, prophète et martyr du chiisme, s'offrent au public musulman. Une sculpture de Mahomet fait partie des sommités juridiques qui illustrent le bâtiment de la Cour suprême des États-Unis.

Au Canada, sous la plume de Paul William Roberts, le Globe and Mail vient lui aussi de présenter, dans la foulée de la crise des caricatures, un dossier magistral sur l'islam et les musulmans. De telles analyses ne sont plus un luxe. Une certaine société laïque voudrait imposer ses principes aux musulmans. On peut en débattre. Mais un tenace préjugé anti-religieux doublé d'une splendide ignorance de l'islam ne doit pas mener, ici comme ailleurs, à des situations de crise.

À voir les résultats d'un sondage comme celui du Pew Research Centre, trop de gens ne font pas encore de distinction entre l'islam intégriste et l'ensemble des musulmans. Pourquoi faudrait-il que des populations entières soient prises en otages ou suspectées des pires desseins? Si les talibans souffrent d'obscurantisme, ils n'ont visiblement pas le monopole de l'ignorance religieuse.

Bref, un examen d'inconscience s'impose.

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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