Les cothurnes

Conspué de toute part pour avoir trahi son parti en faisant défection afin de conserver sa limousine ministérielle, David Emerson n'est pourtant que le plus récent exemple d'une pratique aussi ancienne que la démocratie elle-même.

Théramène fut un des principaux instigateurs de la révolution qui instaura le conseil des 400 à Athènes, en l'an 411 avant notre ère, ce qui ne l'empêcha aucunement de contribuer ensuite à son renversement au profit d'une assemblée composée de 5000 citoyens. Son adversaire Critias le surnomma Cothurne, du nom des brodequins portés par les acteurs de la tragédie grecque, qui pouvaient les enfiler indifféremment sur l'un ou l'autre pied.

Le nom est resté pour désigner ironiquement ces politiciens qui, à l'instar de M. Emerson, n'éprouvent aucun problème de conscience à passer d'un parti à l'autre, de gauche à droite ou vice-versa. Le député de Vancouver-Kingsway ne semble pas comprendre la raison de tant d'émoi. Dans son esprit, il n'y avait qu'un pas du Parti libéral au PC. Peut-être même ne voit-il aucune différence entre les deux. Il paraît lui échapper complètement que les questions d'éthique ont été au coeur de la dernière campagne.

Il est vrai que la tradition instaurée par la Grèce antique demeure bien vivante dans le parlementarisme contemporain. Les annales de la Chambre des communes du Canada abondent en traversées d'un côté à l'autre.

Dans le cadre de l'affaire Grewal, cet ancien député conservateur que les libéraux avaient tenté de débaucher l'an dernier, le commissaire à l'éthique, Bernard Shapiro, avait commandé une étude à un professeur de McGill, Desmond Morton, qui a recensé pas moins de 180 cas depuis les années 1920, dont 84 au Québec seulement. Et cela ne tient pas compte des législatures provinciales.

Le phénomène est loin d'être en régression, bien au contraire. Il est déjà acquis que la décennie 2001-10 établira un nouveau record. Le cas de M. Emerson est le 28e en moins de six ans. Le sommet précédent (26) avait été atteint au cours de la décennie 1961-70, quand les tribulations des créditistes défrayaient régulièrement la chronique.

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Malgré l'indignation que peuvent susciter ces défections, M. Shapiro n'a pas voulu porter de jugement. Le commissaire à l'éthique a démontré depuis longtemps les limites de son utilité, direz-vous, mais il reste qu'on ne peut pas mettre tout le monde dans le même sac.

Le cas de ces députés québécois qui ont quitté le Parti libéral pour protester contre la participation du Canada à la Deuxième Guerre mondiale est difficilement comparable à celui d'une Belinda Stronach, qui s'est littéralement vendue aux libéraux pour le prix d'un ministère au printemps dernier.

Les perceptions peuvent évidemment être très différentes selon le point de vue. Quoi qu'en ait pensé Critias, Théramène estimait agir pour l'intérêt de la démocratie athénienne. Aux yeux de Brian Mulroney, Lucien Bouchard a peut-être trahi, mais il y a tout de même une différence entre un homme qui renonce volontairement à sa limousine et celui qui tourne le dos à son parti défait pour la conserver, comme M. Emerson vient de le faire.

En définitive, il appartient à la population d'en juger. Quand il a quitté le Parti conservateur pour protester contre la dilution de l'accord du Lac-Meech, il était manifeste que M. Bouchard avait l'appui de ses électeurs, alors que ceux de M. Emerson exigent le remboursement des contributions qui lui ont permis de se faire élire.

Le 23 janvier dernier, il a obtenu 43,5 % des voix en se présentant sous les couleurs libérales dans Vancouver-Kingsway alors que le candidat du Parti conservateur a terminé en troisième place avec seulement 18,8 % des suffrages. L'écart entre les deux s'élevait à 11 383 voix. Aucun député conservateur n'a été élu dans ce comté depuis la vague Diefenbaker, en 1958.

Un sondage effectué en octobre dernier révélait qu'à peine le quart des électeurs de Vancouver-Kingsway connaissaient le nom de M. Emerson, tout ministre qu'il était, et que 90 % étaient incapables de nommer une seule de ses réalisations. Bref, on a voté libéral sans se soucier de savoir qui était candidat.

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En juin 2005, dans la foulée de l'affaire Stronach, un député conservateur avait présenté un projet de loi privé qui aurait forcé un membre de la Chambre des communes à faire approuver un éventuel changement d'allégeance par ses commettants.

S'il avait été adopté, ce projet de loi aurait obligé tout député quittant le parti dont il était membre au moment de son élection à siéger comme indépendant durant une période de 35 jours, à l'issue de laquelle son siège serait automatiquement devenu vacant. Il aurait ensuite eu la possibilité de se présenter à une élection partielle, soit comme membre d'un autre parti, soit comme candidat indépendant. Il existe une loi de ce genre en Nouvelle-Zélande depuis 2001.

Il ne faut pas trop compter sur le gouvernement Harper pour ressusciter ce projet de loi. Au cours de la dernière campagne électorale, le chef conservateur a dit avoir une objection de principe à créer une telle entrave à la liberté de choix des députés.

M. Harper a également fait valoir que ces restrictions auraient empêché la fusion entre l'Alliance canadienne et le Parti progressiste-conservateur en 2003. S'il ne s'agit que de cela, il ne devrait pas être si difficile de prévoir des dispositions particulières dans le cas d'une fusion volontaire de partis déjà représentés aux Communes.

Régler le cas des «cothurnes» serait sans doute une excellente chose. On peut toutefois se demander ce qui est le plus grave en matière de fausse représentation: un député qui change d'allégeance sans l'accord de ses commettants ou un gouvernement tout entier qui fait systématiquement le contraire de ce qu'il a promis pour se faire élire?

mdavid@ledevoir.com

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2 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 11 février 2006 14 h 39

    Merci à Michel David

    Merci à Michel David ! Il est rare qu'un chroniqueur prenne la peine de fouiller dans le passé pour mieux expliquer ou fonder son point de vue. Ici, on apprend que les transfuges politiques remontent à la naissance de la démocratie, à Athènes, il y a deux millénaires. Vlan à ceux et celles des générations montantes qui s'imaginent avoir tout inventé. Informer, c'est aussi former. Merci encore !

  • Jacques Talbot - Abonné 12 février 2006 22 h 24

    Références

    Mes dictionnaires ne me donnent pas la définition que vous fournissez pour "cothurnes".
    Amusante,mais documentée?
    Vos références S.V.P.
    Merci.