Autour du scandale

Allons d'abord au dictionnaire: «Le scandale est un état fâcheux, une indignation, produits dans l'opinion publique par un fait ou un acte estimé contraire à la morale, aux usages. Dans le sens religieux, le scandale est une parole ou un acte répréhensibles qui sont pour autrui une occasion de péché ou de dommage spirituel.»

À la lumière de cette définition, nous sommes scandalisés à longueur d'année car notre morale et nos usages n'en finissent plus d'être bafoués. Entre les commandites, les cols bleus de Montréal, la vulgarité teigneuse de certains humoristes, l'éloge de l'immoralité, de la culture trash, de l'obscénité et de la grossièreté langagière, la perpétuelle exploitation des faibles, l'impunité de trop d'exploiteurs financiers et la moquerie systématique des convictions religieuses, il est impossible de ne pas être scandalisé. En ce sens, et sans sous-estimer la manipulation des foules musulmanes à travers la planète, on peut comprendre que ceux qui se réclament de l'islam soient offensés. Il y a des décennies que l'Église d'ici souffre en silence du discours iconoclaste québécois.

Le problème n'est pas de tenter de prouver qu'il n'y a pas matière à scandale puisqu'elle existe bel et bien. Le problème réside ailleurs. Dans les sociétés occidentales guidées par un certain nombre de principes, la liberté d'expression a préséance sur le malaise des uns et des autres, heurtés dans leurs croyances, leurs sensibilités, leur spiritualité. Les gestes des criminels répugnent à ceux qui agissent moralement et dans le respect des lois. Les agresseurs d'enfants, par exemple, nous scandalisent. Mais ce sentiment violent ne dicte pas notre conduite. Instinctivement, plusieurs les souhaiteraient morts, mais le respect sacré que nous avons pour la vie humaine et qui explique notre refus de la peine de mort met un frein à notre vengeance.

L'Occident n'acceptera jamais que les religions aient préséance sur l'État de droit. Le «rendons à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César» est le fondement de la séparation de l'Église et de l'État telle qu'appliquée de nos jours. En ce sens, nous sommes tous astreints à respecter les valeurs laïques qui se retrouvent inscrites dans les chartes des droits et libertés. Les catholiques pratiquants, respectueux de la doctrine de l'Église, doivent certainement vivre dans le déchirement la légalisation de l'avortement. Mais à l'exception des fondamentalistes prêts à assassiner les médecins et à emprisonner les femmes qui avortent, la majorité s'incline devant la loi qui les heurte à titre personnel.

***

Nous ne défendons pas que la liberté religieuse, nous défendons aussi la liberté de ne pas être religieux et même d'être antireligieux. Tous les catholiques pratiquants ne sont pas des amateurs de la désacralisation si perceptible pratiquée au Québec. Ils ne rient pas tous aux insultes sous couvert d'humour contre Jésus, le pape, les saints, les dogmes. Loin de là. Ils sont nombreux, ceux qui sont scandalisés de ce qu'ils entendent chaque jour dans les médias. Ils ont parfois le sentiment de tolérer l'intolérable. Aucun prophète n'est épargné, aucun Dieu n'échappe à l'injure. Aucune conviction n'est pas éclaboussée. On le regrette, on s'en attriste, mais violer la liberté d'expression serait infiniment plus dommageable.

Mahomet n'est pas sacré pour les non-musulmans. C'est un prophète parmi d'autres. La décence commanderait le respect de tous les prophètes, de toutes les religions, mais le respect ne s'impose pas au moyen de lois répressives. Nos sociétés occidentales semblent atteintes de sinistrose. Elles se laissent facilement séduire par les chantres de tous les morts. La violence attire au moins autant qu'elle nous répugne. La marginalité fascine, la pensée faisandée captive, ce qui explique en partie que la désacralisation soit devenue une position esthétique. Tous les esprits religieux et tous les honnêtes gens chers à Montaigne et à Pascal vivent dans des indignations successives. Ce monde les scandalise, mais ils estiment que l'usage de la censure les déshonorerait.

Ceux qui, au nom de l'islam, espèrent imposer la répression morale et religieuse chez nous se trompent de planète. La grande majorité des musulmans qui ont choisi de vivre parmi nous apprécient cette liberté inconnue dans leur pays d'origine. Enfin, cette semaine, quelques-uns sont apparus à la télévision pour parler de modération, de prudence. Cela demande du courage et nous console des têtes brûlées qui diffusent leurs appels au meurtre et à la haine des chiens d'impies que nous serions. Voilà de quoi nous scandaliser nous-mêmes.

denbombardier@videotron.ca

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4 commentaires
  • Bruno Déry - Inscrit 11 février 2006 15 h 08

    Socialement acceptable?

    Socialement acceptable?

    Mme Bombardier,

    Je vous cite : « Nous ne défendons pas que la liberté religieuse, nous défendons aussi la liberté de ne pas être religieux et même d'être antireligieux. »

    Remplacez le mot religieux par le mot : « femmes », « noirs », « homosexuels », ou « juifs ».

    « ... nous défendons aussi la liberté ... d'être anti... »

    Il est socialement acceptable d'être antireligieux. Mais pour les autres cas inclus dans notre code criminel qui touchent la propagande haineuse et la discrimination, nous sommes moins tolérants. Qui a défendu la liberté d'expression du Dr Pierre Mailhoux? Nous avons tous déchiré nos chemises en public; nous avons tous fait brûler les ambassades médiatiques « Mailhoux ».

    À une certaine époque, on considérait les femmes, les Noirs et les Juifs comme inférieurs. Les blagues à l'encontre d'homosexuels faisaient rire tout le monde. ou presque. Cette vision socialement acceptable des choses a permis de faire perdurer la discrimination et la haine. Cette vision a contribué à maintenir dans le silence ceux qui faisaient l'objet d'un préfixe « anti ».

    Lorsqu'une société démontre une tolérance pour les préfixes « anti », elle ne contribue qu'à faire durer la discrimination et la haine. Lorsqu'une société, sous le couvert de la liberté d'expression, accepte de tels commentaires, elle ne garantit pas la liberté d'expression de tous, dont celle de ceux à qui on intime socialement l'ordre de se taire.

    Pour ce qui est des musulmans, on ne peut nier que ceux-ci fassent l'objet de critiques très sévères et depuis maintenant longtemps. Peut-on encore soutenir qu'ils menacent notre liberté d'expression après tant d'attaques sans riposte, après tant de mutisme? On peut facilement soutenir que les médias, en tant que système du « bien penser commun », et ayant un impact sur l'ensemble de la société, sont la plus grande menace à la liberté d'expression des individus.

    Vous voulez lutter pour défendre la liberté d'expression? Alors, à quant une organisation antijournalistes?

  • Roland Berger - Inscrit 11 février 2006 18 h 17

    La répression des priviligiés

    Madame Bombardier affirme : «Il y a des décennies que l'Église d'ici souffre en silence du discours iconoclaste québécois.» Il faut avoir vécu la répression que l'Église a exercé sur les Québécois et les Québécoise du côté des priviligiés pour laisser entendre que cette même institution ne mérite pas son sort. Elle récolte ce qu'elle a semé ; il lui reste à digérer les attaques iconoclastesdont elle est l'objet. L'autre solution serait de justement rompre son silence et de «négocier» publiquement son retour dans le coeur des enfants et petits-enfants de ceux et celles qu'elle a opprimée. Mais, certes, comme elle en a l'habitude, elle demeurera silencieuse.

  • GERARD LAMONTAGNE - Inscrit 12 février 2006 11 h 19

    Les rassemblements islamistes

    Dernièrement, Ossama ben Laden a proposé une trève au président Bush en ce qui concerne les hostilités contre les islamistes par les guerres contre l'Afghanistan, l'Iraq et Al Quaeda. Celui-ci a refusé.

    Aussi, l'admnistration américaine menace l'Iran d'une attaque massive pour la destruction de son arsenal nucléaire.

    Ces rassemblements ne seraient-ils pas une démonstration de force envers l'Occident à l'effet que les arabes ne laisseront pas détruire certains des leurs sans riposter par des actions violentes à travers la planète.

  • Sylvain Charbonneau - Inscrit 13 février 2006 12 h 16

    Merci d'exprimer ce que plusieurs pensent en silence!

    Je suis tout-à-fait d'accord avec vous. Plusieurs d'entre-nous sommes scandalisés par divers propos tenus au quotidien sur la place publique. Et, nous sommes tous scandalisés par ces actes de violence comises pour manifester contre une insulte produite par un dessin, une caricature, moyen d'expression non-violent teinté d'humour. Je me sens très insulté de ces gestes sauvages et violents posés par ceux qui se disent offensés par un dessin!