En aparté - De l'inconvénient d'être mort

Depuis sa fondation, la revue L'Inconvénient donne à lire des textes solides de bonnes plumes. On peut y lire des écrivains tels Ook Chung, Yvon Rivard, Louis Hamelin, Pierre Vadeboncoeur, François Ricard ou Lakis Proguidis. Ce n'est pas rien, en dépit du fait que les thématiques des numéros puissent faire sourire un peu, du moins à l'occasion.

Le numéro du printemps s'intitulait par exemple «Pourquoi penser?». Il fallait y songer... Pourquoi, en effet, faut-il penser? Question grave. Urgente. Décisive. Question à laquelle personne n'avait sans doute réfléchi avant puisque la revue, comme elle l'affirme sans rire, lève «le voile», d'un point de vue littéraire, sur «les conceptions courantes, les consensus, les errements et les non-dits de notre société». Rien de moins.

Dans L'Inconvénient, le paradoxe de la question qui sert de thème à chaque numéro, question presque toujours posée de façon indirecte, marque une façon bizarrement allusive de mettre en place des argumentations en partie entendues d'avance. En un mot, la revue est parfois un peu lourde, comme si le plaisir de jongler avec des enclumes donnait à certains auteurs le plaisir de se croire aériens, voire divins.

Mais la drôlerie relative de cette approche est vite oubliée dès lors qu'on se penche sur certains des textes de la revue: sérieux, comme je le disais, solides et denses. Dans ce numéro intitulé «Pourquoi penser?», on trouvait ainsi à lire un très beau texte de la regrettée Susan Sontag qui invite à la fréquentation de la littérature en faisant en sorte de pouvoir vivre dans un monde où il est encore possible «d'être exalté et influencé par Dostoïevski, Tolstoï ou Tchekhov».

Le plus récent numéro de L'Inconvénient est paru juste avant Noël, alors que se terminait une très faste année de célébrations internationales diverses pour souligner le 400e anniversaire de la publication de Don Quichotte. Le numéro s'intitule «L'occultation de Cervantès». L'occultation?

Dès 1713, rappelle Jean Canavaggio dans Don Quichotte du livre au mythe (Fayard), le héros de Cervantès est, dans l'univers français, «dans les mains de tout le monde». Il ajoute qu'«il n'y a guère de sujet plus connu»... C'était il y a trois siècles. En quatre, Don Quichotte est passé de livres en images, de théâtres en ballets, de l'écran noir et blanc jusqu'à celui de la couleur. Voilà une forme d'occultation en vérité très singulière...

Dans Les Vies de Cervantès, une prodigieuse biographie d'Andrés Trapiello publiée aux Éditions Buchet/Chastel, l'écrivain rappelle la somme inouïe de livres et de représentations liés à Cervantès, auteur qui évoque d'ailleurs à lui seul toute la langue espagnole. «Cervantès, écrit-il, possède autant de vies qu'on veut bien en raconter, et il en circule par centaines. [...] Lorsqu'on a lu une douzaine de livres parmi le nombre infini écrit sur Cervantès, on a l'impression paradoxale qu'il n'y a rien qui n'ait déjà été dit sur l'auteur et qu'il reste pourtant tout à dire.»

Une occultation de Cervantès existerait-elle en ce sens? Pourquoi pas... Chose certaine, on voit tout de suite le potentiel énorme d'autres thématiques de la même farine pour donner un fond de commerce à une revue sérieuse. On pourrait ainsi songer à «l'occultation de Shakespeare» ou encore à «l'occultation de Molière».

Du côté de l'occultation, on pourrait aussi daigner se pencher enfin, avec moins de sérieux peut-être, sur un fantôme de l'université McGill ayant pour nom Stephen Leacock (1869-1944). Ce bon Canadien écrivit des traités d'un mortel ennui, dont les inoubliables Éléments de science politique (1906) et Notre empire britannique (1940). Mais il fut surtout un des critiques les plus fins de la société très britannique de son époque.

«Stephen Leacock est un des types les plus drôles que je connaisse», disait Groucho Marx qui, en ce domaine, en connaissait un vaste rayon. Dans ses histoires les plus célèbres, Leacock montre de façon désopilante les travers de la littérature russe, du roman d'aventure anglais, des histoires d'amour creuses ou l'exercice des privilèges accordés à des professions qui n'en méritent peut-être pas tant. Sous sa plume, c'est toute une société qui se trouve finement disséquée jusqu'à apparaître dans toute la lumière de ses travers.

S'il fut une gloire des lettres canadiennes-anglaises, Leacock demeure, hélas, très peu connu au Québec. Bien qu'il ait été traduit et publié à l'occasion en France, il n'a été publié en français à Montréal, sa ville, qu'à deux reprises. Et encore le fut-il discrètement, à la toute fin du sombre XXe siècle, grâce aux efforts louables de Michel Saint-Germain et d'Élise de Bellefeuille.

On prend bien toute la mesure de l'ignorance du monde francophone pour Leacock lorsqu'un écrivain parisien à la mode, Frédéric Beigbeder, s'évite de traiter vraiment de l'oeuvre de l'écrivain en affirmant plutôt, dans une pirouette ridicule dont il a le secret, que «tout livre avec un dessin de Glen Baxter en couverture est nécessairement un chef-d'oeuvre»!

Intelligents, drôles, cyniques, L'Île de la tentation et Le Plombier kidnappé, tous deux fort bien traduits par Thierry Beauchamp aux Éditions Le Dilettante, constituent pourtant un bonheur de lecture. À moins que vous n'ayez jamais lu les aventures de don Quichotte de la Manche ou l'oeuvre de Susan Sontag, que voulez-vous de plus pour vous moquer d'un mauvais hiver?

jfnadeau@ledevoir.com

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