Hors-jeux - Nous voici (presque) à Turin

Un lugeur à l’entraînement sur la piste de Cesana. Les compétitions commencent demain.
Photo: Agence France-Presse (photo) Un lugeur à l’entraînement sur la piste de Cesana. Les compétitions commencent demain.

Mazette, le temps fuit comme un voleur (ou comme un réseau d'égout montréalais, au choix). Déjà quatre ans depuis Salt Lake City, et il semble que c'était hier encore. Vous en souvient-il, cinq petits mois après le 11 septembre, il flottait dans l'air pur et frais de l'Utah comme une vague paranoïa côté sécurité, doublée de la possibilité réelle qu'il soit impossible de se procurer de la boisson en quantité raisonnable dans le chef-lieu des mormons. La crainte était compréhensible, ce fripon de Ben Laden n'ayant alors pas encore été capturé dead or alive. Mais le monde allait plutôt réapprendre la fraternité, sauf en patinage artistique.

Hier encore? Mais non, voyons. Tenez, prenons par exemple une idée reçue tenace: celle qui veut qu'on oublie tous ceux qui finissent au deuxième rang, ou au troisième, ou au quatrième, et ainsi de suite jusqu'au dernier, qu'ils ne montrent jamais à la télé, et qu'on ne se souvienne que du gagnant. Or cette idée est fausse. Car voici la réalité: on oublie aussi les champions. Allez, juste comme ça: nommez un Canadien médaillé d'or à Athènes.

Ah. Vous voyez bien. C'est chaque fois la même chose: le Canada part lentement, tout le monde s'énerve et trouve honteux de visiter aussi peu souvent le podium et scandaleux que le gouvernement ne mette pas plus d'argent là-dedans, puis il y a quelques médailles et tout le monde se dépêche de ne plus se souvenir de rien.

Oh, bien sûr, il y a des exceptions. Accostez un mortel et faites-lui faire une association d'idées avec médaille d'or et Salt Lake City. Peut-être, peut-être qu'il répondra «Salé et Pelletier» ou, plus sûrement, «tsé, les deux là, le gars et la fille qui patinaient, et puis euh la juge française, tsé là». Mais c'est à cause du scandale. Du déroulement pas casher des événements. Du fait qu'une partie appréciable des Jeux d'hiver de 2002, à travers la lorgnette télévisuelle, s'est passée en conférences de presse. D'ailleurs, à ce sujet, des sources dans le domaine du triple boucle piqué me soufflent à l'écran que, depuis, le patin de fantaisie mondial a fait de véritables efforts pour se nettoyer la procédure. Ç'a donné un système d'une complexité à faire faner sur pied le bouquet d'après-prestation que reçoivent les concurrents, que nous aurons l'indescriptible plaisir d'examiner par le menu au cours des deux prochaines semaines (c'est le système que nous examinerons, pas le bouquet).

Donc, nous voici à Turin 2006, où les cérémonies d'ouverture de la XXe olympiade d'hiver auront lieu cet après-midi à notre heure et à notre total ébahissement. Luciano Pavarotti y poussera une toune ou deux, et si on ne connaît pas l'identité de l'allumeur allumeuse de la vasque, je parierais quelques milliers de lires (environ 1,25 $, mettons) sur Alberto Tomba, vous savez, le skieur qui faisait s'évanouir d'appétence les madames même lorsqu'il n'était pas en train de fendre le manteau d'hermine à 800 km/h. Enfin, ne nous y voici pas tant que ça, la présence est virtuelle, je vous prierais d'ailleurs de noter que j'en suis à ma sixième couverture de Jeux olympiques sans jamais y être allé, une couverture qui ressemble donc davantage à une débarbouillette qu'autre chose mais qui constitue quand même un record de tous les temps, merci beaucoup.

Turin, c'est une foule de réalités qui nous montent à la tête et nous enivrent la caboche même si on n'y a jamais mis les pieds — bon, et avant que d'aller plus loin, une précision s'impose: bien des péteux de broue vont tenter l'esbroufe d'ici au 26 et parler de Torino ceci et de Torino cela; qu'il le soit dit: c'est juste pour faire snob; car ceux-là ne disent pas Roma, ni Milano, ni Firenze, ni London, ni Lisboa, ni Moskva, ni München, ni Wien, ni Købnhavn, ni rien de tout ça; en 1992, disaient-ils Barcelona, hein? et en 2004, Athna?; en réalité, la seule utilisation de Torino qui soit acceptable servira à désigner, pendant les deux prochaines semaines, le siège du cogito, à savoir le Ford Torino intérieur, mais n'ayez crainte, on n'en abusera pas —, oui, Turin, ce sont les usines Fiat, le chocolat, le vermouth, la Juventus, les expéditions d'Hannibal et, bien sûr, le Suaire (une représentation de prophète, aïe aïe aïe), sans parler du plus long titre de chanson de l'histoire de la chanson, et on s'amusera comme des bossus à s'entrejaser ces éléments au fil des jours, je ne vous dis que ça.

Turin, ce sont aussi des dépenses de sécurité, puisqu'il faut en parler, de l'ordre de 107 millions $US, presque trois fois moindres qu'à Salt Lake City (310 millions $US) et sans commune mesure avec le budget des Jeux d'été (Athènes: 1,4 milliard $US). Mais s'il n'y a aucune menace terroriste particulière, voilà que les autorités serrent un peu davantage les dents avec l'affaire des caricatures danoises — un jour que vous n'aurez rien à faire en attendant le début des épreuves de traîne sauvage, reportez-vous trois semaines en arrière par la magie de l'imagerie mentale, imaginez que quelqu'un vous parle de l'«affaire des caricatures danoises», ou mieux encore le Cartoongate, et tentez de ne pas dessiner, parce que le contraire serait risqué, la face que vous auriez faite à partir de l'interrogation «dekessé?» —, et puis bon, qu'est-ce que vous voulez, la trêve olympique n'est plus ce qu'elle était.

Côté Canada, l'espoir officiel consiste à accéder au podium des podiums, soit l'une des trois premières places au classement général des médailles; en 2002, le pays avait terminé quatrième, derrière l'Allemagne, les États-Unis et la Norvège. Mais pour l'instant, aux alentours de 18h jeudi, l'actualité se déchaîne autour de son équipe de hockey et, franchement, cela nous éloigne temporairement de son unité de patinage de vitesse courte piste. Car voilà que son patron, l'inattaquable Wayne Gretzky, baigne à la périphérie d'une sombre histoire de gambling. Et revoilà que José Théodore, qui avait été écarté de l'équipe mais demeure, n'est-ce pas, une proie médiatique de gros tonnage, se fait pincer pour avoir pris de sombres produits.

En plus, avis à la population, Cristobal Huet ne sera pas à Turin. La France ne s'est pas qualifiée pour le tournoi de hockey.

À demain, après Pavarotti. Ou après Théo, selon celui qui fera le plus de bruit.

jdion@ledevoir.com

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