L'aubaine

Si un journal danois n'avait pas eu l'idée stupide de publier une douzaine de caricatures du prophète Mahomet en septembre dernier, peut-être aurait-il fallu inventer un autre prétexte. Car l'affaire qui a déclenché la colère d'une partie du monde musulman ne pouvait pas mieux tomber. Sans mauvais jeux de mots, on pourrait presque dire qu'elle est un don du ciel en cette période troublée où le Moyen-Orient est de plus en plus confronté à sa propre violence.

Une fois encore les leaders de la région pourront se décharger de leurs responsabilités sur les impies et blâmer l'Occident pour leurs échecs.

Une véritable aubaine!

Commençons par reconnaître le caractère offensant de certaines de ces caricatures. Identifier Mahomet à un chef terroriste n'est pas l'idée la plus géniale qui ait germé dans la tête d'un dessinateur. Elle est même terriblement choquante. Le spécialiste de l'Islam Olivier Roy a parfaitement raison de souligner dans le journal Le Monde qu'«aucun grand journal ne publierait des caricatures se moquant des aveugles, des nains, des homosexuels ou des Tziganes [...], mais le mauvais goût passe pour l'islam». D'ailleurs, selon The Gardian, le quotidien danois Jyllands-Posten, où les caricatures sont parues pour la première fois, a refusé trois ans plus tôt une série de dessins caricaturant le Christ. C'est dire l'irresponsabilité de l'hebdomadaire français Charlie Hebdo, qui vient de republier ces caricatures en y ajoutant quelques sarcasmes laïcards de son cru.

Mais cette condamnation ne devrait pas nous empêcher de rappeler la banalité de ce que certains veulent transformer en choc de civilisations. Pour peu qu'on s'en donne la peine, en effet, on pourra trouver des dizaines d'autres caricatures aussi affligeantes et insultantes à l'égard d'une confession ou d'une autre. Un journal français a récemment déterré une caricature des années 70 qui ridiculisait du même trait de plume Mahomet, Jésus, Bouddha et quelques autres. Bref, si les extrémistes se mettent à exhumer ce genre de dessins, ils en auront pour des années à manifester leur colère. Et tant qu'à jouer à ce jeu ridicule, on pourra compter le nombre de fois où l'Occident a été traîné dans la boue dans la langue pourtant sainte de Mahomet.

Mais pourquoi ces caricatures vieilles de cinq mois réapparaissent-elles à ce moment précis? Rappelons les faits qui sont malheureusement en train de disparaître derrière l'écran de fumée des manifestations de Kaboul et de Téhéran.

Pour la première fois l'Iran est sur le point de devoir répondre de ses actes devant le Conseil de sécurité de l'ONU. Or l'Europe est au premier rang de ce combat. Les caricatures danoises sont du bonbon pour l'extrémiste antisémite Ahmoud Ahmadinejad, qui a mis son pays au ban de la communauté internationale en poursuivant un programme nucléaire qui risque de transformer la région en baril de poudre.

Ces caricatures sont aussi une occasion pour les extrémistes du Hamas et du Fatah de reprendre la main après les dernières élections. Pour une des premières fois, la population palestinienne a été confrontée la semaine dernière aux conséquences de ses choix démocratiques. Une majorité de Palestiniens a voté pour un parti raciste et extrémiste qui ne propose rien de moins que l'élimination et l'expulsion de ses adversaires juifs. Certes, le Hamas a aussi une fraction plus pragmatique qui souhaite entrer dans le jeu politique. L'un de ses dirigeants a même visité une église catholique cette semaine pour apaiser les tensions. Mais le Hamas et le Fatah ne manquent pas d'extrémistes à qui ces manifestations offrent une occasion en or.

Comment s'étonner que l'épicentre des protestations se trouve à Damas? La capitale syrienne est pourtant un des endroits au monde où l'on a exterminé le plus de membres de l'organisation islamiste les Frères musulmans. Mais les dirigeants syriens n'en sont pas à ces détails près. Poussés dans leurs derniers retranchements par les États-Unis et la France, ils ont été forcés de retirer leurs troupes du Liban. Le pouvoir de Bachar al-Assad en est sorti ébranlé. Heureusement que la colère du «peuple» est là pour permettre à la clique qui dirige la Syrie de se refaire une vertu.

Enfin, personne ne s'étonnera que les manifestations syriennes se soient immédiatement propagées au Liban. À Beyrouth, les manifestants arrivaient en bus de Tripoli et de la plaine de la Becca. Le Hezbollah, qui refuse de déposer les armes, n'est certainement pas fâché de cette démonstration de force qui permet d'oublier les grandes manifestations démocratiques de l'an dernier.

En Afghanistan, les manifestations surviennent à un moment où l'Europe prend plus de responsabilités. Dans tous les cas de figure, elles apparaissent comme un avertissement directement dirigé contre l'Europe.

Une fois encore, les leaders musulmans ont choisi la fuite plutôt que d'affronter la réalité. Ils pourront ainsi continuer à propager leur idéologie victimaire. Car il sera toujours plus facile de blâmer l'Occident pour les malheurs que de regarder en face l'échec de la politique suivie par presque tous les régimes du Moyen-Orient depuis des décennies.

L'hebdomadaire jordanien Shihane a bien raison d'affirmer que le terrorisme porte plus préjudice à l'islam que n'importe lequel de ces dessins. L'affrontement qui se déroule dans les rues des grandes villes musulmanes n'est pas d'abord un affrontement entre l'Occident et le monde musulman, mais entre deux visions du monde qui se combattent au sein même de ces sociétés.

Les caricatures, aussi offensantes soient-elles, n'en sont que le prétexte.

Correspondant du Devoir à Paris

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