Le péril imaginaire

Les partis fédéralistes ont répété pendant toute la récente campagne électorale que le Bloc québécois ne serait jamais qu'une bande de «gérants d'estrade». Il était donc assez savoureux d'entendre la présidente du PQ, Monique Richard, reprendre l'expression à son compte en commentant la naissance du nouveau parti de gauche issu de la fusion de l'UFP et d'Option citoyenne.

Dans l'esprit du millier de progressistes rassemblés à l'Université de Montréal en fin de semaine dernière, le PQ semble aussi mal servir les intérêts fondamentaux de la société québécoise que le fédéralisme sert ceux de la nation québécoise.

Il est paradoxal qu'après des années de gestation, le parti Québec solidaire (QS) ait finalement vu le jour précisément au moment où le PQ vient d'effectuer un notable virage à gauche. S'il fut un temps où il refusait l'étiquette social-démocrate, à tel point qu'un ministre issu de ses rangs pouvait dénoncer impunément le «lobby misérabiliste de la pauvreté», le programme adopté au congrès de juin dernier est sans doute le plus progressiste depuis un quart de siècle.

Françoise David, qui n'a jamais digéré l'accueil distant que le gouvernement péquiste avait réservé à la Marche des femmes, reconnaît que le nouveau programme contient des éléments intéressants, mais cela demeure nettement insuffisant à ses yeux.

Voilà des années que les progressistes se font dire qu'il ne faut pas diviser le vote souverainiste, mais ils constatent que, d'un gouvernement à l'autre, les «forces conservatrices» tiennent toujours le haut du pavé. Ils n'en peuvent plus de se faire servir la théorie du moindre mal et son corollaire stratégique, fondé sur le principe selon lequel le mieux est l'ennemi du bien.

Il ne suffit pas que le PQ tente d'atténuer les effets les plus néfastes de l'économie de marché. À partir du moment où il n'en rejette pas catégoriquement les règles, il faut le combattre. Voilà au moins qui est clair, à défaut d'être avisé.

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La déclaration de principes adoptée samedi prévoit l'adoption d'une plate-forme électorale qui contiendra «des propositions concrètes, réalistes et, au besoin, chiffrées». Au cours de la discussion, quelqu'un a proposé de biffer le mot «réalistes», expliquant que la plate-forme devrait comprendre «certaines propositions qui permettent de rêver». Au réalisme politique, nécessairement synonyme de compromis, sinon de compromission, QS oppose le droit au rêve. Le rêve étant par définition sans limites, l'adoption de la plate-forme s'annonce un exercice assez divertissant. On n'est même pas capable de s'entendre sur un logo...

Jacques Parizeau a raison de voir dans la création de QS un échec du PQ. Comment voir une bonne nouvelle pour la souveraineté dans l'arrivée d'un nouveau parti qui, sans nécessairement s'y opposer, la subordonne à l'atteinte d'objectifs aussi lointains?

L'engagement de faire du Québec un pays souverain est le premier des 12 principes fondamentaux énoncés dans la déclaration qui fait office de préambule au programme du PQ. Dans la déclaration de QS, la souveraineté vient en dernier. Bien sûr, l'égalité des femmes ou la protection de l'environnement ne sont pas incompatibles avec la souveraineté, mais celle-ci ne se réalisera pas si les souverainistes dispersent leurs énergies.

Plus le temps passe, plus il devient difficile de maintenir la coalition qui a presque permis au OUI de l'emporter en 1995. Si le PQ est soudainement devenu si impatient de tenir un référendum, ce n'est pas seulement qu'il juge le Québec ingouvernable dans le cadre provincial. C'est aussi que la coalition souverainiste ne résisterait pas à une nouvelle phase de «bon gouvernement». À sa manière, QS réhabilite la notion de «bon gouvernement», ce qui lui est d'autant plus facile qu'il n'aura jamais à assumer cette responsabilité.

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Après la victoire des conservateurs de Stephen Harper aux dernières élections fédérales, la naissance de QS est la deuxième bonne nouvelle consécutive en ce début d'année pour le gouvernement Charest, que la perspective des prochaines élections ramènera immanquablement vers le centre. À plus forte raison si personne d'autre ne l'occupe.

René Lévesque aurait peut-être préféré gardé le RIN sur sa gauche en guise de faire-valoir, mais Bernard Landry estimait qu'à tout prendre, il valait mieux que la gauche campe à l'intérieur du PQ plutôt qu'à l'extérieur. Il l'a donc installée le plus confortablement possible. Les statuts du parti ont été modifiés expressément pour lui permettre de créer un «club politique», le SPQ libre, qui a rapidement acquis une influence déterminante sur les orientations du parti. La rapidité avec laquelle Monique Richard a accédé à la présidence en témoigne. Le résultat est que le PQ se retrouve à la fois débordé sur son flanc et investi de l'intérieur.

Le danger qui le guette n'est pas tellement d'accentuer son virage à gauche pour tenter de récupérer une clientèle essentiellement montréalaise, qu'il ne réussira jamais à satisfaire, mais plutôt de ne pas être capable de l'atténuer.

Même en tenant compte de ceux qui, bien que souverainistes, ne se résoudront pas à voter pour André Boisclair, les pertes au profit de QS ne seront pas très considérables. Pour le PQ, il est beaucoup plus important de récupérer les circonscriptions perdues ailleurs, notamment dans la grande région de Québec. Les résultats des élections fédérales ont confirmé l'existence d'une réalité très différente à l'extérieur de Montréal. Si le PQ doit réorienter son discours, ce n'est pas vers la gauche, où le péril relève davantage de l'imaginaire, mais vers le centre. On peut toujours biffer un mot, mais pas la réalité.

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3 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 9 février 2006 08 h 10

    Du côté de l'argent

    L'accès du Québec à la souveraineté politique pose un problème moral déchirant. Partisan de cette option depuis la première heure, j'ai toutefois toujours pensé que les Québécois se tourneront dans cette direction que lorsque les grands financiers y verront leur intérêt, intérêt de classe, bien entendu. Mais s'ils prennent la direction du mouvement pour en faire leur instrument d'influence, les vrais souverainistes se retrouvent dans un Québec indépendant néolibéral. C'est ce que cherchent à éviter le QS. Comment l'en blâmer ?

  • Armand Gagnon - Abonné 9 février 2006 08 h 37

    Excellente vision des choses

    bravo

  • Marie-France Legault - Inscrit 9 février 2006 10 h 02

    Gérants d'estrade

    Oui c'est bien ce qui convient au B.Q. et à tous ceux qui se sont laissés prendre au jeu. Le B.Q. en faisant l'apologie de l'Opposition en a piégé plusieurs qui se sont laissés prendre au "miroir des alouettes". Toute cette "gang" est allée grossir les rangs de l'Opposition, oubliant que pour changer les choses, il faut être au POUVOIR...

    Le B.Q prétend être le SEUL parti d'Opposition et le SEUL qui prend les intérêts du Québec. Ce qui est totalement FAUX. Le parti Libéral, le N.P.D. sont aussi dans l'Opposition. Et depuis que le Canada existe plusieurs québécois ont pris les intérêts des québécois. L'alternance des gouvernements, francophone et anglophone, a assuré le partage du POUVOIR.

    Le B.Q. est un parti opportuniste qui a profité au maximum du Scandale des Commandites. Ce qui l'a sauvé de la chute vertigineuse et de la disparition.

    Il a un deuxième cheval de bataille: le déséquilibre fiscal. Il a sorti des boules à mites un autre bouc émissaire. Pourquoi à ce stade alors qu'il n'a rien fait pour relever cette anomalie du système? Lui qui est dans l'Opposition depuis un "certain" temps, a tout de suite trouvé une autre enclume sur quoi frapper?

    Comment se retrouvent tous ces gens qui ont cru à la VALEUR primordiale de l'Opposition?

    Ils commencent déjà à sortir de leur léthargie, et se jettent à corps perdu sur les entorses au politcly correct de Monsieur Harper. Celui-ci voulant compenser au manque de représentants dans son gouvernement.

    L'Opposition glorifiée, placée au sommet des échelons, a quand même des conséquences. Et de plus en plus, les sympathisants vont être confrontés à la réalité.