Bouffe et malbouffe: Le leurre des aliments enrichis

Il fallait s'y attendre. Pour répondre aux consommateurs soucieux de mieux s'alimenter sans effort dans des environnements obésogènes, l'industrie engraisse désormais son arsenal d'aliments enrichis. Le plus couru en ce moment? Le produit additionné d'oméga-3, dont les versions lactées ou croûtées se présentent en véritables sauveurs de la santé du coeur et même, pourquoi pas, en remèdes pour la dépression nerveuse. Non sans quelques aberrations, bien sûr.

Le matraquage médiatique entourant plusieurs découvertes sur les vertus des oméga-3 serait-il en train de faire déraper l'industrie agroalimentaire? La question peut sans doute se poser devant la multiplication des laits, oeufs, fromages ou pains célébrant désormais à l'épicerie leur union avec cet acide gras essentiel au fonctionnement de l'organisme.

Avec un nom qui ne laisse guère de place à l'imagination (Cardivia pour un yogourt) ou encore, sur l'emballage, l'esquisse d'un coeur rouge, ces aliments s'attaquent entre autres à la peur de vieillir malade en mettant en relief leurs bienfaits sur la santé en général et sur le bon fonctionnement du système cardiovasculaire en particulier.

C'est qu'au cours des dernières années, ces acides gras, que le corps ne produit pas naturellement, ont été glorifiés par une poignée de scientifiques en raison de leur capacité à prévenir le développement de maladies du coeur, une des causes principales de décès dans les sociétés industrielles.

Provenant de deux sources, végétale et marine, ces oméga-3 se trouvent naturellement dans les graines de lin, les groseilles rouges, le cassis, les noix, le canola et le soya mais aussi dans le maquereau, la sardine, le hareng, le saumon, l'esturgeon, la truite, le turbot, la morue et le flétan, pour ne citer que ceux-là. Le lin et le maquereau sont d'ailleurs les plus chargés en oméga-3.

La nature est ainsi faite. Mais cela ne semble pas suffisant pour une industrie en mal de coups de marketing... et de produits à valeur ajoutée. En mettant des huiles de poisson dans ses recettes ou en faisant manger des graines de lin ou des farines de poisson à des vaches ou à des poules, elle transforme désormais le lait, le cheddar et les omelettes en bonnes sources d'oméga-3... à condition, bien sûr, oublie-t-on de préciser, d'en consommer un peu trop et de piétiner au passage le concept salvateur de la modération.

Ainsi va la mathématique de la nutrition. Avec 0,3 gramme d'oméga-3 par pot, le yogourt Cardivia mérite par exemple d'être consommé à... cinq reprises chaque jour — on répète: cinq yogourts par jour — afin de donner à l'organisme d'un homme de 14 ans ou plus la quantité quotidienne d'oméga-3 recommandée, selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS). La femme, elle, n'aura qu'à manger quatre de ces yogourts, bien sûr vendus un tantinet plus cher que leurs homologues non enrichis.

Quelques maux de ventre

Réfractaire à l'idée de s'exposer aux 35 g de sucre pour cinq portions (ou 28 g pour une femme) qui viennent avec le génial concept de Danone? Pas de problème. L'adepte masculin de la santé par la bouffe peut facilement, en guise de substitut, s'envoyer derrière la cravate 1,25 litre de lait Natrel 1 %. Ce régime largement encouragé par le Bureau laitier du Canada — qui, pour le bonheur économique de ses membres, ne rechigne jamais à encourager l'abus — permet d'obtenir le 1,6 g d'oméga-3 recommandé chaque jour. Au prix de quelques maux de ventre pour certains.

La quête d'oméga-3 par le fromage est tout aussi intéressante pour l'industrie laitière puisque ce sont 480 g par jour — ici, on approche le demi-kilo — de cheddar doux Black Diamond que doit consommer un homme pour suivre les principes nutritionnels de l'OMS. La femme, elle, peut se contenter de 330 g. Quant aux oeufs, ils semblent être les seuls à se tirer un peu d'affaire. À preuve: le régime oméga-3 imposerait dans leur cas une consommation variant de trois à quatre cocos enrichis chaque jour. Tout de même...

Ce portrait statistique a de quoi faire sourire. Surtout les actionnaires des entreprises accrochées aux oméga-3 pour surfer sur la vague santé. D'ailleurs, si la nature leur avait permis de le faire, les maquereaux se décrisperaient autant les maxillaires. En effet, avec moins de 100 g, ils sont capables de faire mieux qu'un litre de lait ou que cinq yogourts. À un coût sans doute plus intéressant pour le consommateur. Les sardines ou le saumon logent presque à la même enseigne. Mais la recette est sans doute trop simple, insuffisamment enrobée d'un emballage chatoyant avec un nom évocateur et un petit coeur rouge en santé pour faire sensation.

bouffe@ledevoir.ca

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