Rêver le futur

Vous êtes à un endroit pour la première fois, avec des gens nouveaux, et vous ressentez un malaise diffus, un sentiment évanescent de déjà vu. Quand cela se sera complètement dissipé, vous n'y penserez même plus. Mais aviez-vous déjà visité les lieux en rêve?

C'est un des mystères de la vie, ce moment qui serait l'écho d'un rêve oublié se manifestant discrètement, et cela présuppose que notre esprit aurait accès au futur... Je vous entends déjà demander: mais alors, le destin? Notre vie serait-elle décidée d'avance? Notre cerveau pourrait-il nous en donner des bribes dans nos rêves? Holà! J'ai dit: c'est un mystère de la vie!

Visez-moi plutôt celui-là: Abraham Lincoln, seizième président des États-Unis comme chacun sait, avait rêvé sa mort. Il a raconté la chose (à son biographe, ce qui ne nuit pas), on l'a consignée... Il est mort comme il l'avait rêvé deux semaines plus tôt. Autre exemple: un évêque a rêvé à l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand d'Autriche-Hongrie. Il n'a pas réussi à passer le message au premier intéressé, mais il était si impressionné qu'il a dessiné la scène... C'était plutôt ressemblant.

Évidemment, nul besoin que les événements soient aussi dramatiques pour s'avérer. Charles Dickens, par exemple, avait rêvé à une dame le jour précédent l'introduction de celle-ci auprès du célèbre auteur. Anodin, mais tout de même.

On trouve ces exemples et des tas d'autres dans le bouquin de Carole Fortin, Les Rêves prémonitoires (Éditions de l'Homme). On y apprend aussi que nous fabriquons nos propres symboles de rêve: pour une famille, le vase brisé annonce un décès; pour une autre, les bleuets sont des comptes à payer inattendus (on ne dit pas si la rêveuse est Saguenéenne!).

J'ai donc demandé à Carole Fortin quelle est la différence entre une superstition et un symbole personnel de rêve. «La superstition est une croyance qui ne s'est pas vérifiée dans la vie. Nos symboles évoluent toujours; ils sont toujours historiques, en ce sens qu'ils sont basés sur le passé, mais ils se transforment au fur et à mesure que nos vies changent.»

Les symboles: c'est le langage du rêve, et c'est ce qui nous donne du fil à retordre. Le rêve est un rébus, disait Jacques Lacan, et nos vies matérialistes nous ont coupés des mythes et des symboles qui en sont des clefs. Les symboles, pour nous, c'est le monsieur et la dame debout un à côté de l'autre qui nous signalent où sont les toilettes: c'est à peu près notre niveau de langage symbolique...

Si «le rêve est une dimension plus subtile de l'être», comme Mme Fortin me l'a dit, et si on considère collectivement qu'enseigner la philosophie est presque du temps perdu, comment voulez-vous que nous ne soyons pas devenus des analphabètes de la vie intérieure? Non, je ne parle pas de la décoration de la maison...

Vous vous réveillez le matin mais vous ne vous levez pas tout de suite. Vous baignez dans l'atmosphère du dernier rêve: quelles sensations, quelle émotions retenez-vous? Peut-être vous reste-t-il des images? Peut-être pouvez-vous vous raconter tout le rêve? Il y a des matins chanceux! «Donner du temps à sa vie intérieure est tellement salutaire! Je dirais que ça permet une meilleure santé mentale, ça fait des gens qui peuvent prendre un recul face au stress, par exemple.»

Une chose est certaine: notre univers intérieur n'appartient qu'à nous. Si nous ne rêvons pas la nuit, il peut nous arriver de rêver le jour, et on n'écarte pas ça d'un haussement d'épaules en se disant que ce sont des fantasmes: «Nos fantasmes parlent de nos besoins.»

Il faut sortir de cette obsession de vouloir comprendre et expliquer. Il suffit de constater ce qui est, il faut simplement s'écouter... Mme Fortin me dit: «Notre cerveau travaille sur ce qui nous occupe le jour. Mais dans le rêve, on échappe au temps linéaire, notre vie nous apparaît dans une globalité.» Jean-Claude Carrière, lui, a déjà dit que le rêve est la vraie victoire sur le temps. Passé, présent et futur ont droit de présence, ensemble ou séparés. Mais quand le futur s'invite, c'est plus troublant...

Tout le monde peut faire des rêves de son futur, selon Mme Fortin. Quand elle a commencé son travail de recherche sur le sujet, elle croyait que c'était réservé à des gens doués de capacités exceptionnelles. Mais non! «Le rêve donne une information, il peut nous avertir de nos maladies, servir d'indice à des diagnostics... Si on le prend comme un avertissement, on tiendra compte du message du rêve et on pourra modifier les conditions de notre vie.» Tant pis pour le destin.

Le rêve prémonitoire est donc une probabilité. C'est notre habileté à utiliser son message qui en fait une chose plus ou moins utile. On peut s'en passer, la preuve! Mais peut-être bien qu'on peut aussi laisser tomber notre tête carrée. Je pense que j'aimerais assez piger dans mon futur et m'amuser un peu à faire un pied de nez à tous les rabat-joie qui disent: faut pas rêver!

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Livre reçu:
- B. Xiang et M.-J. Tardif, La Sexualité taoïste, CD compris, Éditions Un monde différent.

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1 commentaire
  • FARID KODSI - Inscrit 14 février 2006 13 h 15

    Rêver, c'est vivre un peu mieux son quotidien

    Il n'y a rien de plus beau que de rêver et de voir sa pensée s'évader, voguer et voler à travers l'infini des cieux, la profondeur des océans et l'immensité de l'univers. Rêver à de belles rencontres amoureuses, de beaux territoires à explorer, de bons moments à partager. Rêver pour garnir sa mémoire, orner sa pensée et décorer son esprit pour se rapprocher d'autrui, de celui ou de celle qui vous tend la main en signe d'entraide, de camaraderie et de fraternité.